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Qalqalah قلقلة : plus d’une langue

par Guillaume Lasserre

La Kunsthalle de Mulhouse, 18.02-23.05.2021

Avant tout plateforme éditoriale et curatoriale « dédiée à la production, la traduction et la circulation de recherches artistiques, théoriques et littéraires en trois langues : français, arabe1 et anglais », Qalqalah prend la forme d’une exposition sous le titre de « Qalqalah : plus qu’une langue »à la Kunsthalle de Mulhouse, dans laquelle elle prend soin d’interroger les contextes alsacien et local. Dans cette ville frontalière et de tradition ouvrière, on parle bien des langues. Au–delà du français et de l’allemand, on y entend l’anglais, l’arabe ou le turc, entres autres. L’exposition, placée sous le commissariat de Victorine Grateloup et Virginie Bobin, tente de faire entendre des récits pluriels à l’aune de traductions, réécritures, publications, moulages et même de karaokés. Entièrement repensée pour les espaces2 de la Kunsthalle, l’intervention graphique de Montasser Drissi parcourt l’exposition, faisant cohabiter les alphabets arabe et latin. Tout est pensé à l’horizontale, les citations étant présentées dans leur langue d’origine, à l’image de celle de la chercheuse égyptienne et commissaire artistique Sarah Rifky, qui ouvre le parcours et donne son nom à l’exposition.

L’artiste franco-marocaine Sara Ouhaddou entretient un rapport assez particulier avec la langue arabe : elle parle un dialecte berbérophone3 sans en avoir appris l’alphabet et a grandi dans l’imaginaire d’un entre-deux langues. Sa sculpture, Atlas (2) – Brun, donne à voir, à travers des blocs de marbre du plus brut au plus poli, la finesse progressive d’un système d’écriture en cours de création. L’œuvre évoque la fixation, par l’État marocain, d’un alphabet amazighe que personne ne lit mais qui habite désormais les monuments marocains. Présentée dans sa boite de transport, elle raconte aussi une histoire de la circulation des objets, lisible à la faveur des tampons figurant sur la caisse.

Vue de l’exposition « Qalqalah قلقلة : plus d’une langue », 2021 | Fehras Publishing Practices, « Lip-Sing for your Art! Bilingual Karaoke », 2020-2021 | Production CRAC Occitanie – courtesy de l’artiste © La Kunsthalle Mulhouse – photo : Sébastien Bozon

À proximité, douze œuvres issues de commandes passées par la structure de production libanaise Temporary Art Platform à douze artistes, invités à considérer l’espace de la page comme un lieu public dans les quatre journaux4 les plus importants du Liban, atteste que choisir un de ces quotidiens est avant tout choisir une langue, et donc une confession à laquelle s’adresser.

Depuis 2001, les Pays-Bas sollicitent des sociétés privées pour analyser la voix et l’accent du demandeur d’asile à travers des tests conduits par téléphone et dont le rôle s’avère décisif pour l’obtention, ou non, du statut de réfugié5. Spécialiste de l’écoute, Lawrence Abu Hamdan a travaillé avec des linguistes autour d’un groupe d’immigrés somaliens déboutés de leur demande d’asile en raison de ces tests. Ils ont produit une douzaine de cartes montrant comment les accents, les dialectes et les voix ne cessent d’évoluer, de s’hybrider, au contact des routes migratoires. Ces cartes, présentées indifféremment dans des contextes artistiques et juridiques6, témoignent de l’aberration d’associer une voix à une identité figée ou à une nationalité.

L’installation du trio Fehras Publishing Practices prolonge les recherches de celui-ci sur la transformation de la langue arabe classique dans le champ de l’art contemporain, prenant, pour ce faire, la forme d’un karaoké performant des publications bilingues issues de centres d’art et musées du monde arabe.

Vue de l’exposition « Qalqalah قلقلة : plus d’une langue », 2021 | Mounira Al Solh, « Sama’/ Ma’as » (détail de l’installation), 2014-2017 | Courtesy de l’artiste et de la Galerie Sfeir-Semler, Hambourg – Beyrouth © La Kunsthalle Mulhouse – photo : Sébastien Bozon

L’absence de langue et le silence sont évoqués à travers plusieurs œuvres, à commencer par le film de Benoît Grimalt. Retour à Genoa City porte sur la mémoire de sa famille pied-noir. Mémé et son frère ne disent rien, ont honte de leur passé. Grimalt va se servir de leur passion commune pour Les Feux de l’Amour et de son intrigue à rebondissements pour retracer l’histoire familiale. Malgré l’omniprésence de la parole, c’est un sentiment de perte lié à l’oubli qui traverse le film. La photographe Wiame Haddad, de père marocain et de mère tunisienne, s’est intéressée au passé des militants politiques sous Hassan II7 et, en parallèle, à ceux de Tunisie. La série Ceux qui restent est née de sa rencontre avec d’anciens prisonniers politiques, tandis que Objets de Tazmamart tente un début d’inventaire des objets fabriqués clandestinement au sein de la prison politique8. Les liens qui les unissent à l’artiste sont suffisamment forts pour qu’elle soit autorisée à montrer leur corps par fragments dans la série In Absentia, à travers des moulages en plâtre, témoins silencieux de l’indicible. Noureddine Ezarraf retourne l’invitation qui lui a été faite en préférant se taire que se faire entendre. Il place le visiteur en situation d’écoute de l’espace d’exposition avec sa sculpture Oreilles nues, qui reprend la forme d’anciens appareils d’écoute militaires.

Des cadavres exquis de Ceel Mogami de Haas à la seconde langue imposée de Serena Lee, des collages de Sophia Al Maria au film Piramidal de Vir Andres Hera dialoguant avec l’installation de tentures monumentales Sama’/Ma’as – Tout, de Mounira Al Solh, les œuvres présentées dans l’exposition sont autant de tentatives pour donner à voir et à entendre des histoires souvent fugitives, qui ont la consonance de langues plurielles, appréhendées au gré de migrations solitaires, d’exils familiaux. Au-delà de l’approche linguistique, l’exposition interroge le regard porté sur les œuvres en fonction des imaginaires politiques et sociaux qui façonnent chacun d’entre nous. Tout à la fois mouvement du langage, vibration phonétique, rebond et écho, Qalqalah est assurément plus qu’une langue.


  1. Le choix de l’arabe, à destination de la diaspora et de la région arabophone de la Méditerranée, traduit un geste politique fort pour l’association, créée en 2018 dans un contexte national réactionnaire et conservateur.
  2. L’exposition fut présentée au Centre régional d’art contemporain (Crac) Occitanie à Sète en 2020.
  3. La langue amazighe ou berbérophone est à l’époque presque exclusivement pratiquée à l’oral.
  4. Publiés dans trois langues différentes : l’arabe pour Al-Akhbar et Assafir, le français pour L’Orient – Le Jour, et l’anglais pour The Daily Star.
  5. C’est également le cas en Belgique et en Allemagne.
  6. Elles sont utilisées dans les audiences en faveur des demandeurs d’asile afin de faire la démonstration de l’impossibilité de réduire une voix à une identité figée dans une nationalité ou une langue.
  7. Au Maroc, les années de plomb, marquées par une violente répression contre les opposants politiques et les activistes démocrates, s’étendent des années soixante-dix jusqu’à 1999, soit la quasi totalité du règne d’Hassan II (26 février 1961 à sa mort le 23 juillet 1999).
  8. Les détenus y étaient continuellement plongés dans le noir.

Image en une : Vue de l’exposition « Qalqalah قلقلة : plus d’une langue », 2021 | Mounira Al Solh, « Sama’/ Ma’as – Sharaf » (détail), 2017 | Courtesy de l’artiste et de la Galerie Sfeir-Semler, Hambourg – Beyrouth © La Kunsthalle Mulhouse – photo : Sébastien Bozon


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