Prix Marcel Duchamp 2025 : alchimie et démiurgie, regards croisés sur un monde en mutation
Prix Marcel Duchamp 2025
Musée d’Art Moderne de Paris
26 Septembre 2025 – 22 février 2026
Les propositions des quatre artistes nommés au Prix Marcel Duchamp 2025, finalement décerné au peintre Xie Lei, restent visibles jusqu’au 22 février 2026 au Musée d’art moderne de Paris (MAM). Si l’on s’est principalement intéressé à ce qui les distinguait, démarche compréhensible dans le cadre d’une compétition, on s’est en revanche très peu penché sur leurs traits communs, pourtant significatifs.
Nés entre 1975 et 1986, leur passage à l’âge adulte a coïncidé avec une mutation profonde de la société, un changement d’ère, marqué par la bascule de l’analogique au numérique, la fin de la guerre froide et l’accélération de la mondialisation. Cette mutation, indéniablement, a influé sur leur manière de voir et de créer. En réponse à ce monde en pleine dissolution – relationnelle, matérielle, écologique – il apparait deux approches : celle des alchimistes d’un côté (Bianca Bondi et Lionel Sabatté) et celle des démiurges de l’autre (Xie Lei et Eva Nielsen).
Aller à rebours d’un monde qui se dissout : les alchimistes

Lionel Sabatté s’attache à inverser le cours des choses en reconstituant ce que le monde altère et détruit, tandis que Bianca Bondi cherche à en suspendre les effets. À la manière d’alchimistes, ils travaillent la matière naturelle, ou l’emploient comme agent, afin de transformer des états dégradés en formes durables, dans une logique de régénération telle que décrite par Mircea Eliade dans Forgerons et Alchimistes (1956).
Lionel Sabatté (Galerie Ceysson & Bénétière) recompose ce qui s’effrite, utilise ce qui est délaissé, rend visible l’invisible, allant à rebours d’un monde qui jette et abandonne. Cette attitude face à la matière, position vis-à-vis du monde, vibre avec force dans sa proposition Interfaces mouvantes, aperçu de son très vaste univers, qui occupe les dernières pièces de l’exposition. De grands oiseaux massifs et archaïques, façonnés à partir de pouzzolane – roche volcanique poreuse utilisée dans le jardinage – nous accueillent. Ils évoquent à la fois les prises de son grand-père chasseur et les créatures mythologiques des épopées fantastiques. Nés de ce minéral friable mais incombustible, imputrescible, ces oiseaux passent du « chaos au cosmos » (Eliade, Mythe de l’éternel retour, 1949), soit du désordre à l’ordre, de l’éphémère à la permanence. Des phénix sortis de la cendre, perchés sur des tiges de métal rouillées.
Ces bêtes, semblables à de puissants golems de glaise, rugueux, mènent, dans un contraste impactant, à un délicat trésor : une suspension géométrique, couleur blanc crème, un mandala, fascinant et… repoussant. Car si l’œuvre précédente était faite d’une cendre poétique, celle-ci est composée de peaux mortes provenant de pieds humains, récupérées auprès de podologues et recomposées par l’artiste pour former une pièce magistrale et ésotérique. Ces peaux sont répugnantes certes, mais n’ont-elles pas supporté, des années durant et de toutes leurs forces, des corps humains nobles et fatigués ?
Cette dignité donnée au minuscule, aux particules, au presque rien, au rebut, à la disparition, à l’effondrement, au temps qui forge et qui file, se retrouve dans les tendres portraits d’enfants réalisés à partir de poussière et de cheveux, collectés au sein même du musée. Lionel Sabatté va, on le voit, à contre-courant d’un monde qui à la fois surproduit et tend vers l’immatérialité, en conférant éternité et majesté à des matières oubliées du quotidien.
Là où Lionel Sabatté tente de recomposer ce que le monde défait, Bianca Bondi (Galerie Mor Charpentier) choisit d’en suspendre les effets. Son installation Silent House nous plonge dans un espace domestique, tout droit tiré d’un conte de fée. Tout semble recouvert d’une épaisse couche de neige, d’une moisissure blanche. On imagine Cendrillon couchée là. Il s’agit de sel en réalité – omniprésent dans le travail de l’artiste – utilisé depuis la préhistoire pour conserver les aliments. Mais ici, nulle viande, nulle chair, seulement des objets, des bibelots.
Entre science et magie, l’artiste joue avec les propriétés du sel, qui déshydrate par osmose, empêche le développement de la vie, celle des micro-organismes – levures et bactéries. L’artiste suspend ainsi le temps, préserve la mémoire, sanctifie les traces. Mêlé à l’eau, le sel s’oxyde et forme une croûte qui grignote, recouvre les surfaces et les momifie. Se produit une transmutation alchimique, qui confère à la matière un pouvoir d’immortalité.
L’arrêt du temps n’est cependant pas vide d’histoire ou sans mouvement. Le foyer sous nos yeux a accueilli des drames, tempêtes, tensions humaines. La salière est renversée : un malheur est arrivé. Le lit, lieu de repos, accroché à la verticale, écrase plus qu’il n’accueille. La cuisine, lieu de partage, est sens dessus dessous. La baignoire, lieu de détente, devient bassin trouble, marécageux. Des fantômes tapageurs hantent les lieux. Le gros sel servirait-il d’exorcisme ?
Ainsi le sel ne fait pas que figer un état. Il pique aussi, brûle, ravive la douleur des plaies ouvertes. Il souligne, par son blanc, la violence de la vie tout en amorçant une cicatrisation. On se figure un jet de sang. Aussi les plantes, par leurs couleurs vives et formes extravagantes chimiquement stabilisées, viennent panser et s’enrouler autour des blessures, si ce n’est pour y injecter du poison. Bianca Bondi ne se contente pas de suspendre les effets du temps, de proposer une esthétique de la carte postale comme on pourrait le croire de prime abord ; elle maintient en réalité les souvenirs à vif, frappe l’imaginaire et invite à penser au-delà des apparences et simples évidences.

Fabriquer un autre monde : les démiurges
Pareils à des alchimistes, Bianca Bondi et Lionel Sabatté s’emploient à retenir un monde réel en voie de désagrégation (environnementale, mémorielle, matérielle…), mobilisant la puissance des matériaux naturels. À l’inverse, Xie Lei et Eva Nielsen adoptent une posture démiurgique pour donner naissance à des univers autres, alternatifs, parallèles, comme pour s’extraire du monde présent, ou pour mieux le questionner. La peinture constitue un terrain de rencontre.
Si le travail d’Eva Nielsen (Galerie Peter Kilchmann) prend appui sur la réalité, il s’en détache rapidement pour ouvrir vers un ailleurs énigmatique, se rapprochant de la figure du démiurge platonicien, qui ne crée pas ex nihilo mais à partir de ce qui existe déjà. L’accès à cet ailleurs nécessite cependant un véritable travail du regard. Car la proposition RIFT de l’artiste est complexe. Elle se déploie en effet par strates successives, en écho aux processus d’érosion des terres et marais qui l’intéressent. L’érosion n’y est néanmoins pas un simple motif, elle est un principe de construction de l’image.
Par ces couches d’images, l’artiste invite le public à explorer les superpositions, à décalquer les compositions, à interroger les processus de montage et de destruction. Tout demeure volontairement flou, hybride, instable. Figures humaines, architectures et paysages s’imbriquent et se mélangent comme dans un chaudron. Eva Nielsen ne propose pas une immersion immédiate dans son univers mais pousse plutôt pour un arpentage progressif dans les brèches et les fissures.
L’architecture fait office de seuil, de main tendue : escaliers, portes et passages au premier plan débouchent sur des paysages et ciels primaires, proches d’une aube de l’humanité. Des photographies de marais en érosion sont imprimées sur de grands voiles transparents. Suspendues, elles évoquent tantôt une carte du ciel, tantôt une observation microscopique, un monde qui transcende les échelles. La superposition des échelles d’ailleurs – du géologique au stellaire, du petit détail aux grands tissus – contribue à brouiller la lecture.
Ces voiles, comme au théâtre, ouvrent vers un tableau central, où se présente une forme circulaire énigmatique qui, à l’image d’un portail multidimensionnel, ouvre vers un monde parallèle, une vision des origines, où la terre épouse le ciel. En fabriquant cet espace organisé, plein de motifs et techniques entremêlés, Eva Nielsen, plus que documenter le monde, en propose une totale reconfiguration.

Chez Xie Lei (Galerie Semiose), la peinture s’affirme également comme un espace de projection et d’immersion. Sept grands tableaux d’un vert émeraude encerclent le public. Des figures flottantes, spectrales, gazeuses, luminescentes chutent dans une gravité vertigineuse. Le public, par identification, chute aussi. C’est physique. Des bancs l’accueillent heureusement. Cette apparente simplicité – des silhouettes universelles, sans genre et sans visage, prises dans l’action de la chute, dans un paysage indéterminé -, jugée trop classique par certains, et la capacité à associer le public constituent justement la force de la série Fall.
Bien que l’entre-deux – chute et lévitation, eau et air, vie et mort, bulles et feuilles charnues – résonne fortement dans cette série, il n’est pas le réel sujet. La question est plus vaste et concerne la nature de l’âme humaine, les passions, la condition terrestre. Que signifie la chute, celle d’Icare et des Anges rebelles, sinon l’aveuglement et le sentiment de toute-puissance face à des forces qui leur sont supérieures ? Xie Lei crée un méta-monde, un espace pictural hors du réel mais proche et familier, car intérieur. La gamme de couleurs (l’or, le bleu, le vert), transfigurante, y joue un rôle majeur. Son univers, inscrit dans un espace naturel – les profondeurs d’un lac ou d’une forêt, on ne sait pas – agit alors comme une zone de tension traversée par des questions existentielles qui concernent tant nos individualités que l’humanité toute entière : quelle est la place de l’homme dans la société et le cosmos ? Quel est le sens profond des relations humaines ? L’amour sauve-t-il ou ne mène-t-il qu’à la perte ?
La chute peinte par Xie Lei ne présage, en l’état, rien de bon : tête la première, les corps vont s’écraser avec fracas, s’enfoncer dans les abysses. Pourtant, l’espoir subsiste. Dans l’une des toiles, une remontée vers la surface offre un contrepoint lumineux. Le monde pictural façonné par l’artiste, régi par des lois autonomes, invite le public à la contemplation autant qu’à l’introspection, dans le vertige et la lumière.

Dans un monde qui a radicalement muté, deux attitudes émergent alors : ralentir, retenir, préserver comme le font Bianca Bondi et Lionel Sabatté ; ou s’extraire, imaginer, recomposer à la manière de Xie Lei et Eva Nielsen. Mais ces positions ne s’excluent pas. Chacun, à sa façon, est à la fois alchimiste et démiurge. Xie Lei et Eva Nielsen manipulent pigments, filtres et matières, tandis que Bianca Bondi et Lionel Sabatté nous immergent dans des univers poétiques et sensoriels. L’exposition aurait gagné à souligner, même discrètement, ces résonances et rapports croisés au monde, plutôt que de proposer, sans doute pour ne pas influencer l’opinion du public, quatre chemins isolés.
Head image : Xie Lei, vue d’exposition, Prix Marcel Duchamp 2025, MAM © A. Mole. Courtesy Semiose, Paris
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