r e v i e w s

Morgan Courtois

par Alexandra Fau

It’s All Tied Up in a Rainbow, Passerelle Centre d’art contemporain, Brest, 2.06 – 18.08.2018

Avec son titre emprunté à une chanson de Nina Simone[1], des effluves de parfum mêlés à la pourriture progressive d’éléments organiques intégrés aux sculptures, tout invite dans l’univers de Morgan Courtois au transport sensoriel. Cet artiste récemment récompensé par le Prix Meurice élabore des environnements olfactifs comme d’autres des installations aux contours indéfinis et aux dimensions variables. Pour « It’s All Tied Up in a Rainbow » au centre d’art Passerelle, le spectateur emporte avec soi des « blocs d’odeurs qui finiront par se rencontrer. Et l’exposition sera en elle-même un parfum ». L’œuvre cèderait-elle à cette tentation de la dispersion, résidu ultime d’un « art à l’état gazeux » (Yves Michaud, 2003) ? Au contraire, le titre de l’exposition laisse entendre une imbrication subtile d’essences, de formes sculpturales et picturales, toutes interdépendantes. De grandes jarres antiquisantes (still life XXVII, 2018), à la décrépitude assurée par leurs éléments constitutifs (bananes, citrons, fraises) répondent aux peintures de résines colorées sur carton (Juin 2018, 2018). Le vivant y est capturé. Il résiste néanmoins au sein de cette gangue de plâtre ou de résine pour refaire surface, suinter, et éprouver cette matière par trop lisse. Morgan Courtois ne cherche pas à forcer les phénomènes naturels en les accélérant ou en les ralentissant. Il trouve son inspiration dans le rythme et les propriétés fonctionnelles du végétal et fait flirter l’observation des effets changeants avec un sens décoratif, pour le seul plaisir des yeux. Ses œuvres, d’une rare élégance malgré les matériaux pauvres qui les constituent, annoncent une déliquescence. Comme un parfum qui chercherait à contrer l’odeur naturelle par des effluves synthétiques.

Comme pour l’élaboration d’une fragrance[2], Morgan Courtois procède par facettes, collage, couleurs, courbes d’intensité, mouvements, correspondances, pour susciter un ensemble de réminiscences ou de fulgurances. Force images de plantes aux pistils évocateurs, d’éphèbes nus, de textes à l’écriture analysante traversent son esprit. Rien de capiteux pourtant ici. Son Rouge Paupière élaboré à partir d’un mélange de plantes sèches (sauge, romarin, cannabis, mimosa) compose le paysage de l’exposition de manière indicielle. Le parfum imprègne l’espace d’une intention diffuse. Aurait-il perdu de son mordant dans les méandres de l’interprétation ? Morgan Courtois cite volontiers L’anus solaire de Georges Bataille (1931, OC I, 644) : « Si l’on craint l’éblouissement au point de n’avoir jamais vu (– en plein été et soi-même le visage rouge baigné de sueur) que le soleil était écœurant et rose comme un gland, ouvert et urinant comme un méat, il est peut-être inutile d’ouvrir encore, au milieu de la nature, des yeux chargés d’interrogation ; la nature répond à coups de cravache, aussi galante que les jolies dompteuses qu’on admire aux devantures des librairies pornographiques. » Serait-ce cette sexualité — boursouflure bien vivante — que l’artiste cherche à anesthésier dans un accrochage à l’équilibre parfait entre formes érectiles et mises à plat ?

« It’s All Tied Up in a Rainbow » procède de différents degrés d’intensités ; de cette faible lumière perçue à travers les paupières closes à la violence d’un écorché du regard[3]. Ce Rouge Paupière vient maquiller l’inoffensif. L’œuvre se charge d’un écœurement doucereux. Les grandes sculptures renvoient aux mots de Bataille à propos de l’asperge de Manet (1880) : « Ce n’est pas une nature morte comme les autres, morte, elle est en même temps enjouée4 ». Les objets ne sont pas moulés, juste plâtrés. Les matériaux font corps avec des composants appelés à en transformer les contours ou la pigmentation au fur et à mesure de leur pourrissement. Morgan Courtois renvoie au « potentiel ou à la part pathétique des matériaux»Règne dans son œuvre un penchant pour la grande sculpture de la période antique remis au goût du jour, à grand renfort de résine, de terre et de plâtre. Avec quelle désinvolture il fait rimer l’image de l’hermaphrodite endormi avec ces pieds et mains subtilement révulsés aux effets cartoonesques ! De même que l’artiste ne craint pas de renouer avec une pratique naturaliste, si désuète soit-elle, il ne renonce à aucune forme de plaisirs.

[1] L’exposition « It’s All Tied Up in a Rainbow » tire son titre de la chanson Beautiful Land de Nina Simone.

[2] Il a réalisé son parfum avec le nez Barnabé Fillion.

[3] « La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. […] À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. […] Il a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. […] 
J’ai secoué la sueur et le soleil. » Albert Camus, L’étranger, (1942), Gallimard, 2004, p. 62.

4 Georges Bataille, Manet, 1955, Skira.

5 Entretien avec Line Ajan publié sur www.figurefigure.fr, mars 2018

(Toutes les images : « It’s All Tied Up in a Rainbow » à Passerelle centre d’art contemporain, Brest, 2018. Photo : Aurélien Mole.)


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