r e v i e w s

Les arts de la terre

par Patrice Joly

Musée Guggenheim Bilbao

Commissaire : Manuel Cirauqui

5 décembre 2025 – 3 mai 2026

« Les Arts de la Terre », la nouvelle exposition du musée Guggenheim de Bilbao qui vient d’ouvrir ses portes ce vendredi 5 décembre n’est pas une ultime exposition sur l’anthropocène : bien qu’elle soit informée par le spectre de la crise climatique à laquelle il est difficile d’échapper en ce moment dans la plupart des institutions d’art contemporain, l’exposition bilbayenne se veut plus une exposition pleine d’espoir, mettant en exergue des artistes qui n’agitent pas le chiffon rouge de l’apocalypse à venir ou celui de la « solastalgie1 », mais plutôt qui s’activent dans les champs de la reconstruction et de la régénérescence des écosystèmes, et de ce qu’il faudrait nommer avec précaution une « collaboration » avec le vivant. « Les Arts de la Terre » proposent un changement majeur dans la manière de concevoir une exposition, allant bien au-delà de la simple prise en compte de l’économie circulaire, du recyclage ou de la récupération des matériaux concourant à l’élaboration des œuvres.

Isa Melsheimer, Cas Wardian (Wardian Case, 2023),Verre, terreau, graines, plantes.
Dimensions variables (vue de l’installation au Musée Guggenheim Bilbao)
Courtesy de l’artiste et de la Galerie Jocelyn Wolff, Paris © Isa Melsheimer, Bilbao 2025

Avec l’exposition du Guggenheim, tout le processus de production est interrogé, depuis la provenance des œuvres, leur transport et leur composition, jusqu’à la possibilité que les matériaux, non seulement soient réutilisables, mais aussi retournent à leur état « naturel » une fois la manifestation terminée, rejoignant la vase des rias proches pour les œuvres les plus représentatives de cette volonté, telle celle de David Bestué (Pomes, Xiprer, Barca, Barranc, 2021) ou celle d’Asad Raza avec des arbres en pot repartant peupler des forêts après avoir séjourné dans le musée comme dans un incubateur (Root Sequence (copse), Mother Tongue, 2017). Mais aussi et avant tout cette exposition nécessite un vrai bouleversement de la scénographie et, selon la direction du musée, représente une petite révolution. Et il est vrai que Sorcière, de Delcy Morelos, qui investit la totalité d’une des grandes salles du musée, représente une prouesse scénographique et logistique qui a nécessité un travail titanesque d’installation et d’adaptation hygrométrique. Cette dernière est composée d’un parterre en terreau, d’un « sol », de plusieurs dizaines de mètres carrés, posé sur un pilotis de troncs recyclés. Le plus spectaculaire de cette œuvre très spectaculaire, dont les effluves viennent chatouiller les narines des spectateurs, c’est qu’elle est vivante. Certes, la question du rapport au vivant et de l’inclusion de végétaux continuant de vivre leur vie de plantes à l’intérieur d’une installation n’est pas nouvelle, devenant même par moment un poncif, mais avec Sorcière, on a affaire à une question d’échelle : l’œuvre de Delcy Morelos donne l’impression d’avoir déplacé une (petite) montagne à l’intérieur d’un musée – la voir se recouvrir petit à petit d’un léger duvet de verdure –, d’avoir créé un paysage champêtre indoor.

L’idée de l’œuvre « vivante » est d’ailleurs au cœur d’une exposition qui tente d’aborder la question de l’anthropocène sans vouloir dramatiser le sujet, en affirmant des principes de recyclage et de consommation bas carbone qui ne soient pas que des slogans. L’exposition fait la part belle aux précurseurs qui se sont emparés, dès le début des années 1960, de la question écologique tels que Dennis Oppenheim, Robert Smithson ou encore Richard Long et bien sûr Joseph Beuys, sans oublier Michelle Stuart. L’exposition accorde une place majeure au travail d’Ana Mendieta, qui se voit ici pleinement reconnue pour un rapport à la nature fusionnel qui lui donne une place à part dans cette constellation. La présence spectaculaire des œuvres de Meg Webster, dont les concrétions en terre et la pyramide en foin accueillent les spectateurs, ou les capsules de verre d’Isa Melsheimer, enfermant des plantes qui témoignent de la prédation coloniale des espèces allogènes, mettent au même niveau de visibilité et de pertinence le travail des artistes femmes et celui des artistes hommes.

Asunción Molinos Gordo, Los antiguos (Les anciens, 2024), technique mixte, argile et paille, dimensions variables. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et Travesía Cuatro, Madrid
© Asunción Molinos Gordo, Bilbao 2025

Il semblait assez évident par ailleurs d’inviter des artistes dont les pratiques se réfèrent à des techniques traditionnelles s’intégrant d’emblée dans une exposition voulant n’utiliser que des matériaux exempts de tout ajout chimique comme la terre ou l’argile, avec les œuvres d’Héctor Zamora et d’Oscar Santillán, dont le Spacecraft (Venus) fait d’un alignement de pots en terre cuite évoque de manière poétique et dérisoire l’image d’un vaisseau interplanétaire, et celles d’Héctor Zamora, dont l’utilisation systématique de la brique renvoie également à l’importance d’une matière issue de la terre s’il en est. Il était tout aussi logique d’accorder une place spécifique aux pratiques douces qui consistent en des assemblages d’épis de céréales, de branches glanées par-ci par-là, à l’instar du travail pionnier de María Cueto. D’autres pratiques mettent en lumière indirectement le rôle des animaux domestiques dans l’entretien et la résilience des sols, comme le font les œuvres d’Asunción Molinos Gordo (A Thousand Milks/Strain) créées avec la coopérative Multur Beltz2 installée dans la vallée de Karranrza, non loin de Bilbao : cette collaboration avec une coopérative agricole utilisant la laine de mouton de races croisées, outre qu’elle combat la supposée supériorité de la pureté des races, met aussi en lumière l’importance de la présence des moutons dans la diversité des paysages  ; paysages que l’on retrouve représentés dans les « toiles » de l’artiste.  

Meg Webster, Volume pour une position allongée (Volume for Lying Flat, 2016), tourbe, mousse verte, terre, grillage en acier galvanisé, 55,9 x 149,9 x 207 cm, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Paula Cooper Gallery, New York. © Meg Webster, Bilbao, 2025

Les nids d’hirondelles, que la même artiste a dispatchées dans la première salle, amènent une note poétique en déplaçant le regard vers des zones inaccoutumées – les angles entre le plafond et les murs –, pointant la capacité des animaux à réaliser des quasi-œuvres. Cette « collaboration » sensible et légère avec le vivant, en l’occurrence les hirondelles, symboles de nomadisme et de fragilité, ouvre un espace de réflexion sur la condition animale, indissociable de la nôtre et pose la question de l’influence possible de l’art sur les consciences, à une époque où la sensibilité aux questions écologiques semble s’émousser. Les projets de Mel Chin, pensés pour être déployés hors de la sphère de l’art, sur le terrain, en collaboration avec les communautés proches et les scientifiques, comme Revival Field (1989-) destiné à dépolluer d’anciens sites industriels avec des plantes accumulatrices, peuvent être considérés comme le prolongement logique d’une exposition qui se veut penser son action en imaginant une circulation de la terre (du sol) vers le musée, mais aussi du musée vers l’extérieur, afin de sensibiliser les esprits sans rien concéder sur la forme.

  1. La solastalgie est un concept du philosophe australien Glenn Albrecht qui désigne un sentiment de détresse et d’angoisse ressenti par certains individus face aux transformations subies par l’environnement.
  2. Multur Beltz est à la fois une coopérative rurale et un collectif d’artistes cofondé par Laurita Siles et Joseba Edesa, en 2015, qui organise des workshops et accueille des artistes et des designers en résidence.

Head image : Delcy Morelos, Sorcière(Sorgin), 2025, terre et boue sur une structure en bois
Dimensions variables. Courtesy Delcy Morelos & Marian Goodman Gallery © Delcy Morelos, Bilbao, 2025


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