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Laurent Derobert,Ὀδυσσεία- L’Odyssée en jardins, Mondes Nouveaux

par Andréanne Béguin

“Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif” est la traduction de Philippe Jaccottet du premier vers de l’Odyssée. Homère commence par cette invocation à la Muse Calliope, sollicitant son aide pour trouver l’inspiration nécessaire afin de raconter une histoire légendaire déjà connue de tous. Des siècles plus tard, Laurent Derobert prouve que l’inspiration des Muses fait encore son effet, et qu’il est toujours possible de raconter l’Odyssée d’une nouvelle manière. En choisissant, la lecture botanique, “à hauteur de brins d’herbes et de fleurs des champs” du texte antique, l’artiste ouvre un champ d’études inédit de ce récit fondateur, une occasion inouïe de revoir la géographie méditerranéenne grecque, de compléter la compréhension de cette civilisation ancestrale, et métamorphoser la transmission future de cette épopée. La démarche de Laurent Derobert prend des formes artistiques multiples, mais comporte également un intérêt académique précieux, celui de considérer les plantes comme porteuses dans le texte d’un sens caché, que l’étude littéraire n’a peut-être pas encore fouillé. En effet, à des moments différents de l’Odyssée, les espèces végétales font progresser l’histoire, permettant à Ulysse de se faire connaître auprès de Pénélope, mais aussi de son père Laërte ; parfois encore elles semblent devenir les symboles des mutations contemporaines en devenir. La dernière plante mentionnée est le papyrus, byblos en grec, et elle est citée avant le massacre des prétendants. On pourra alors y lire le prélude du remplacement de la parole orale par la parole écrite, et l’auteur signifie alors son pressentiment pour l’effacement de la tradition orale, pourtant fondatrice de la civilisation grecque. L’approche que propose Laurent Derobert en considérant les plantes pour leur valeur littéraire et sociale, permet ainsi d’abord de faire une mise à jour dans la lecture de l’Odyssée. 

Dans son Ὀδυσσεία- L’Odyssée en jardins, deux quêtes se superposent : celle d’Ulysse, car ses traces et périples ont guidé l’équipage constitué par Laurent Derobert ; celle poursuivie par l’artiste de trouver in situ les espèces végétales citées dans le texte original. Pendant vingt-quatre jours, l’équipage a navigué en Méditerranée, s’arrêtant ponctuellement sur des sites, identifiés par l’helléniste Victor Bérard, comme étant ceux des étapes d’Ulysse, et où en ces endroits précis mentionné par le texte antique, le végétal intervient, soit comme aide, soit comme épreuve dans l’aventure du héros.  

L’équipage accoste sur l’île de Circé, dans l’espoir de trouver la fameuse plante dite Moly – dont l’identification n’a jamais été avérée – donnée par Hermès à Ulysse pour parer le sort de transformation en pourceau lancé par la déesse magicienne. Puis, ils font route vers le lac Averne, identifié comme étant potentiellement l’entrée des Enfers, pour y cueillir les asphodèles, célèbres offrandes qui conférait aux morts une seconde vie immortelle. Puis, sur les rives du Vésuve, ce sont les lauriers et les pins de la caverne du cyclope Polyphème, qui offrent leur semence aux voyageurs. Les étapes se succèdent : Gozo dans l’archipel de Malte, Corfou, Sparte, Pylos. Au même rythme, la collecte végétale s’élargit jusqu’à être constituée d’une quarantaine d’essences : cèdres, cyprès, thuyas, persil, violette, aulnes, peupliers noirs, pommiers, figuiers, grenadiers, poiriers, vignes, orge… Bien sûr, leur quête est rendue ardue par les vicissitudes du temps. Parfois le nom de certaines espèces n’a pas pu être identifié, d’autres fois encore les paysages ont subi de profondes transformations, et il n’y a plus de traces des espèces végétales antiques. C’est le cas pour l’île de Délos, maintenant dépourvue de végétation, scellant ainsi la disparition des Palmiers auxquels Ulysse comparait la beauté de Nausicaa. 

Loin de n’être qu’un simple inventaire botanique, le voyage de Laurent Derobert et de ses compagnons satisfait une volonté d’essaimer ces graines, et de semer là où le voyage d’Ulysse se clôt sur un épisode d’une manifeste infertilité, lorsque sur les conseils de l’oracle Tirésias il plante une rame – un bois mort – aux confins du monde. À l’inverse de cette errance close, l’artiste donne à son exploration méditerranéenne des occasions multiples de ricochets, de rebondissements. 

En effet, la dernière étape avant le retour et avant la possibilité d’une seconde Odyssée, les navigateurs s’arrêtent à Ithaque. Pour l’olivier évident, mais également pour l’argile de l’île. Selon, la tradition artisanale grecque, qui préservait les aliments dans des jarres en terre cuite, scellées par de la cire, Laurent Derobert a conçu autant de petites amphores que de graines récoltées, afin de leur offrir à chacune un écrin de conservation. En partant de l’hypothèse que les générations humaines futures perceront à jour le langage des plantes, l’artiste parie sur la capacité transgénérationnelle des plantes à raconter, entre autres, l’histoire de l’Odyssée, témoignant du passage d’Ulysse et de ses hommes. Ces amphores deviennent alors des Time-Capsules, recueillant un récit potentiel et en dormance de l’histoire de l’Humanité. À l’échelle de la Méditerranée et des aventures d’Ulysse, avec une dimension éminemment plus poétique, l’artiste s’inscrit dans la continuité des entreprises comme la Réserve mondiale de semences du Svalbard, animée par la volonté de sécuriser la transmission face à un avenir incertain. 

Ὀδυσσεία- L’Odyssée en jardins est ainsi résolument tournée vers le futur, dans une harmonie avec des formes passées, mais également dans une dynamique de circulation ancrée dans le présent. Outre ces amphores, plusieurs formes artistiques permettent aussi à l’artiste de partager son expérience vécue et de créer une émulation autour de cet herbier Odysséen. Les vingt-quatre jours de navigation ont été également l’occasion de rassembler des chants, propres à chaque localité et à ses coutumes : des chants de récolte, des chants de banquets, donnant lieu au retour des voyageurs à des performances et des cérémonies, dans une allure de cabaret tout droit sorti de l’Odyssée. À ces moments performatifs, magnifiant l’important du geste et de l’oralité, s’ajoutent des infusions, des parfums et des jardins de poche qui permettent de prolonger le voyage et d’élargir la participation. 

Ὀδυσσεία- L’Odyssée en jardins dont l’intuition initiale découle de l’hybridation sémantique de lire et cueillir dans le vocabulaire grec, postule alors qu’écrire et semer pourrait sne faire qu’un. Avec un minimum de symbole, une graine, Laurent Derobert propose de réunir un maximum de sens – dans un impulsion toute mathématique -, celui de la mémoire de l’Humanité. 


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