r e v i e w s

J’ai pleuré devant la fin d’un manga à la Galerie Édouard Manet

par Guillaume Lasserre

« J’ai pleuré devant la fin d’un manga »
École municipale des Beaux-arts de Gennevilliers/ Galerie Édouard Manet
Commissariat : CRO (Félicien Grand D’Esnon & Alexis Loisel-Montambaux)
18 janvier – 16 mars 2024

Pour les nouvelles générations, les premières entrées artistiques se font, dans la plupart des cas, à travers la culture manga, ces bandes dessinées ou animées japonaises, sortes de romans graphiques très codifiés qui se lisent de droite à gauche et du haut vers le bas et dont la popularité est inversement proportionnelle à leur réception dans les écoles d’art alors même que la France est le deuxième pays de lecteurs de manga dans le monde. Ce soft power asiatique qui s’installe est le signe d’un changement de paradigme, une mutation des modèles. À l’École municipale des Beaux-arts de Gennevilliers, Lionel Balouin, son directeur, en a fait le constat et invite Alexis Loisel-Montambaux à travailler sur le sujet. Ce dernier associe Félicien Grand D’Esnon au commissariat artistique de l’actuelle exposition, qui se tient à la galerie Édouard Manet. La galerie de l’école est aussi l’un des plus anciens centres d’art contemporain d’Île-de-France, ouvert en 1968. En plus des ateliers dispensés à tous les publics, l’école est reconnue pour sa classe préparatoire aux examens d’entrée des écoles supérieures d’art. 

Vue de l’exposition « J’ai pleuré devant la fin d’un manga », commissariat CRO (Félicien Grand d’Esnon et Alexis Loisel-Montambaux), Ecole municipale des beaux-arts / galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 18.01 au 16.03.2024.  Photo : Aurélien Mole.

Intitulée « J’ai pleuré devant la fin d’un manga », l’exposition est pensée en deux temps. Elle fera l’objet d’un second volet qui marquera l’ouverture du nouveau Centre d’art contemporain et du patrimoine d’Aubenas, en Ardèche, en novembre prochain. Pour l’heure, ce premier opus réunit les œuvres de neuf artistes ayant tous une relation spécifique aux mangas, les abordant comme autant de nouvelles interfaces pour se construire, des interfaces issues de la culture populaire qui déterminent leur rapport au monde. Elle s’ouvre avec une œuvre filmique de l’artiste autrichien Oliver Laric dont la musique, empreinte de mélancolie, se fait hypnotique pour traduire la continuité de l’imaginaire, du monstrueux, de la métamorphose. Avec pour point de départ la figure d’Anubis, divinité infernale égyptienne à la tête de chacal, maître des nécropoles et guide des défunts, la vidéo rassemble et juxtapose de courtes animations de personnages en transformation : vieillards devenant bébés, robots transformés en voitures, serpents en danseuses du ventre. Les images sont issues de plus de cent ans de films d’animation. L’intérêt de Laric pour la malléabilité de la signification d’un objet ou d’une image lorsqu’il est transporté entre des cultures et des périodes différentes est ici complété par la représentation de choses qui changent réellement de forme, faisant allusion à la nature incertaine de la métamorphose en tant qu’opportunité et forme de croissance.

Polymorphe, l’exposition balaye beaucoup de champs de la création. Dans ses œuvres graphiques, Neila Czermak Ichti dépeint ses amis mais aussi des personnages de manga. Le très grand dessin intitulé « Guts » (2021) représente le personnage principal du manga dark fantasy et série animée « Berserk », héros tragique, continuellement en lutte. Sous l’influence de l’imagerie médiévale, il apparait chevaleresque, presque divinisé. L’artiste se représente elle-même sous les traits inquiétants de l’hydre au second plan, liant son histoire personnelle à celle du héros. L’exécution au stylo Bic sur papier rappelle les premiers dessins que l’on réalise à l’aide d’un matériel ordinaire que l’on a sous la main. Elle demande plusieurs heures de travail. Le geste constamment répété devient inéluctablement automatique, conduisant l’artiste à une forme de transe dans laquelle le corps s’autonomise de l’esprit. Dans « Ibrahim (protégé par Ambroise) », elle fait le portrait du peintre Ibrahim Meité Sikely. Autour de lui, les figurines de Dragonball Z et l’affiche de Kingdown Hearts sont autant d’esprits-gardiens, génies familiers veillant sur Ibrahim dans sa chambre d’internat. Le travail de l’artiste suisse Gaia Vincensini est en relation directe avec sa famille, notamment les pratiques de sa grand-mère. « Matrice_III » est, dans son format initial, une matrice de gravure en zinc, l’un des plus anciens procédés d’impression, qui contient ici une imagerie contemporaine, montrant des figures aux grands yeux pleins d’espoir et d’émotion, attribut spécifique des personnages du manga shōjo, dont les sentiments demeurent opaques et sont protégés derrière la porte cadenassée d’une maison abandonnée. La démarche de l’artiste est semblable à la tenue d’un journal intime. Elle convoque la sphère personnelle de manière nostalgique. Tandis que l’artiste newyorkaise Emma Stern inscrit son avatar dans ses peintures et ses sculptures, à l’image de « Amber », petite figure en ronde-bosse faisant songer aux danseuses de Degas. La représentation hypersexualisée est complètement assumée.

Vue de l’exposition « J’ai pleuré devant la fin d’un manga », commissariat CRO (Félicien Grand d’Esnon et Alexis Loisel-Montambaux), Ecole municipale des beaux-arts / galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 18.01 au 16.03.2024.  Photo : Aurélien Mole.

Dans la salle suivante, Natacha Donzé, qui envisage la peinture comme une mémoire collective à l’ère post-internet, s’intéresse à l’omniprésence des technologies ainsi qu’aux formes d’autorité et à leurs remises en cause. Elle combine abstraction et figuration pour mieux déplacer des formes reconnaissables dans des contextes extraordinaires. « Gathering into order I » évoque tout à la fois un building s’autodétruisant, un paysage d’apocalypse que l’on contemple depuis une baie vitrée, l’idée d’un paravent japonais, des émeutes, les attentats du 11 septembre 2001, entrelaçant ces signifiants spirituels, technologiques et capitalistes. Dans le triptyque éphémère réunissant « Commodity zero », « Emissions of decline » et « General Armor facility », les lueurs blanches évoquent autant d’écrans de téléphones portables brandis au cours des manifestations en signe de protestation ou pour prévenir des gaz lacrymogènes. Les trois toiles reprennent la forme de calandres, ces garnitures métalliques verticales sur le devant du radiateur des voitures de luxe. Sur l’une d’entre elle on croit deviner le sigle d’une célèbre marque de voitures électriques. Lui faisant face, les peintures carrées et les sculptures de l’artiste sud-coréenne Ram Han relèvent de l’esthétique Kawaii, adjectif signifiant « mignon » en japonais. Celle-ci se développe dans les années soixante-dix, parallèlement à la culture punk anglaise, et passe par une prise de parole enfantine et une garde-robe de princesses, une façon de se rebeller contre les traditions de la société japonaise. Alors que les adolescents occidentaux passent leur temps à jouer aux adultes, les jeunes japonais agissent en opposition aux adultes en adoptant des attitudes régressives. L’esthétique Kawaii va au-delà du mouvement de protestation, pour s’établir en véritable contre-culture.

La dernière salle prend des allures de chambre à coucher immersive qui sert de réceptacle au film « Openings !!! » de Petra Szemán, artiste hongrois∙e non genrée qui refuse la division entre le monde réel et celui des écrans. Constamment entre réel et virtuel, l’œuvre rejette ses propres frontières filmiques. Elle explore les différents plans de l’image animée, en intensifiant les écarts dans le but de saisir les types d’expérience qui peuvent se trouver au-delà des limites de la perception humaine, en habitant les zones interstitielles des séquences de crédit d’anime, des écrans de chargement de jeux vidéo et des voyages en train régionaux. La vidéo suit le protagoniste nommé Yourself, avatar de l’artiste, à bord de trains locaux traversant des paysages intermédiaires. Depuis cet unique point de vue cinétique défilent des fragments de différents mondes, signalant des ruptures perceptuelles qui semblent forcer la subjectivité en dehors d’elle-même, dans d’étranges nouvelles relations d’interdépendance et d’intoxication avec l’image en mouvement. 

« J’ai pleuré devant la fin d’un manga », le titre de l’exposition, est emprunté aux paroles de la chanson « lundi » interprétée en français et en grec par Johan Papaconstantino. « Nous l’avons choisi car il capte les profondes empathies que nous ressentons par rapport aux fictions qui nous entourent » explique Félicien Grand D’Esnon. L’intitulé sert de cadre à l’exposition et révèle la façon dont les artistes orientent des émotions parfois trop affectées vers des fictions, surtout lorsque l’actualité du monde devient insupportable. Ces mondes fictionnels autorisent alors les introspections nécessaires afin de créer des mondes intérieurs dans lesquels ils incorporent des personnages qui ne sont autres que des extensions d’eux-mêmes. « Ces œuvres d’art sont des matérialisations de l’endroit où nos vies imaginées et notre expérience vécue peuvent se rencontrer » précise Alexis Loisel-Montambaux. « Nous voulons briser la manière dont le manga est encore souvent ‘altéré’ dans les expositions et montrer comment il s’est intégré dans les cultures visuelles de tant d’artistes contemporains » poursuit-il. 

L’exposition aborde ainsi le manga de manière inédite, en tant qu’outil au service des artistes, point de référence d’un art qui l’utilise comme un prisme à travers lequel représenter et réfléchir sur d’autres thématiques, un art qui visualise la façon dont nous comptons sur notre imagination, augmentée par de multiples formes de médias numériques et tangibles, permettant de s’évader d’une réalité dont nous voulons de plus en plus nous protéger. 

Vue de l’exposition « J’ai pleuré devant la fin d’un manga », commissariat CRO (Félicien Grand d’Esnon et Alexis Loisel-Montambaux), Ecole municipale des beaux-arts / galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 18.01 au 16.03.2024.  Photo : Aurélien Mole.

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Head image : Gaia Vincensini, Matrice_III, 2021, Plaques de zinc gravées à l’eau forte et marquées à l’huile, 200 × 100 × 3,5 cm, Courtoisie de l’artiste et Gaudel de Stampa, Paris. Gaia Vincensini, Créature de la rade 1, 2018, Gravure sur cuivre, impression, feuille d’or, 40 × 30,5 cm, Courtoisie de l’artiste et Gaudel de Stampa, Paris. Gaia Vincensini, Créature de la rade 2, 2018, Gravure sur cuivre, impression, feuille d’or, 40 × 30,5 cm, Courtoisie de l’artiste et Gaudel de Stampa, Paris. Emma Stern, Jody (packin’), 2023, Huile sur toile, 182 × 164 cm, Courtoisie de l’artiste et New Galerie, Paris.


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