r e v i e w s

Die Welt als Labyrinth

par Pierre Tillet

Mamco, Genève, 28.02-06.05.2018

« Une exposition sur l’Internationale situationniste, en général, c’est beaucoup de tracts et beaucoup de mauvaises peintures ». Tel est l’un des écueils que Paul Bernard, commissaire général de « Die Welt als Labyrinth » au Mamco de Genève, a souhaité éviter. Mais ce n’est pas le seul. Comme l’exposition accorde une large place au Lettrisme, au Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, au Laboratoire expérimental d’Alba, au Comité psychogéographique de Londres, etc., la figure de Guy Debord n’est pas centrale et Paris n’est pas la capitale de cette constellation. C’est, du reste, ce qu’indique son titre allemand, qui reprend l’intitulé d’une manifestation de l’Internationale situationniste. Cette dernière aurait dû avoir lieu au Stedelijk Museum d’Amsterdam en 1960 si ses membres n’avaient refusé toute forme de compromis avec l’institution, ce qui entraîna son annulation. Un plan présenté dans la première salle de l’exposition genevoise révèle ce qu’aurait pu être ce « Monde comme labyrinthe ». Son entrée devait être créée par le premier spectateur, et l’exposition aurait dû comprendre une « zone pénible », une « zone de pluie », une diffusion de brouillard, une « rue Jack the Ripper » et bien d’autres espaces dont la plupart évoquent étonnamment des pratiques contemporaines. Simultanément, des dérives devaient se tenir dans la ville d’Amsterdam.

Gil Joseph Wolman, Écriture gestuelle sur fond bleu, 1962. Écriture et huile sur toile. Coll. part., courtesy Lionel Spiess, galerie Spiess Seconde Modernité, Paris.

La pure négativité à laquelle on résume souvent l’IS apparaît ainsi réductrice. Elle n’est que l’un des aspects d’un foisonnement dont l’exposition rend bien compte. Cette profusion, le spectateur la perçoit au seul examen des quelques œuvres de Gil Joseph Wolman présentées. Parmi celles-là figurent des peintures lettristes (telle cette Écriture gestuelle de 1962 se détachant sur un somptueux fond nuagesque bleu) ou non (un quasi monochrome blanc découpé en rectangles irréguliers où apparaissent d’étranges phylactères vides). Une dizaine d’années auparavant, le même Wolman avait livré L’Anti-concept (vers 1951), « film » anti-cinématographique, sans scénario apparent, projeté sur un ballon-sonde et accompagné d’une voix off comprenant notamment les Mégapneumes de son invention (des « poèmes en expectoration », nous apprend le dossier de presse). Le tout est accompagné de rares effets de clignotement annonçant le flicker film qui a pour objectif d’ébranler l’illusion de mouvement continu provoquée par les vingt-quatre images par secondes.

Si l’échec de l’exposition « Die Welt als Labyrinth » au Stedelijk Museum est la conséquence d’une critique radicale de l’institution muséale, la création du Mouvement international pour un Bauhaus Imaginiste (MIBI) puis celle du Laboratoire expérimental d’Alba dénotent un rejet complet de l’école d’art moderniste. Le premier résulte du refus d’Asger Jorn de collaborer avec Max Bill à la création d’un « nouveau Bauhaus », soit la Hoschule für Gestaltung à Ulm. En réaction, Jorn lance le MIBI avec Enrico Baj, ce qui a pour conséquence l’organisation, en 1954, d’une « Rencontre internationale de la céramique » dans la petite ville italienne d’Albisola, à laquelle participent, outre les artistes susnommés, Karel Appel, Roberto Matta, Sergio Dangelo, etc. Dans la manufacture où ils officiaient, le responsable de la fabrication, ayant constaté que nombre d’entre eux ne connaissaient rien à la céramique, leur distribua des cahiers d’écoliers en leur enjoignant de dessiner avant de modeler. Il n’est pas anecdotique que ceux qui rejetaient le nouveau Bauhaus de Bill et étaient animés de visées révolutionnaires couvrirent de leurs dessins lesdits cahiers (présentés dans l’exposition). Deux ans plus tard, Jorn rencontre Giuseppe Pinot-Gallizio, quinquagénaire à l’aube d’une carrière artistique (comme nous l’allons voir), et l’étudiant en philosophie Piero Simondo, dont le tableau Sans titre de 1956 est une sorte de shaped canvas à la fois sublime et ridicule.

Moins dérisoire, la seule exposition jamais présentée par l’IS, se déroula en 1963 à la galerie EXI à Odense, au Danemark. L’argument retenu par J.V. Martin, Guy Debord et Michèle Bernstein est la révélation par le collectif Spies for Peace de la construction d’abris antiatomiques réservés aux membres du gouvernement britannique. « Die Welt als Labyrinth » restitue en partie l’ambiance de cette exposition au nom à la fois codé et plein d’allant (« Destruction of the RSG-6 »), dans laquelle le public était invité à tirer à la carabine sur les effigies de divers hommes d’État pronucléaires (De Gaulle, Kennedy, Franco, Khrouchtchev et Adenauer) et où Debord montra les quatre peintures qu’il a réalisées (avec les directives Dépassement de l’art, Réalisation de la philosophie, Tous contre le spectacle et Abolition du travail aliéné en noir sur fond blanc).

Charles de Gaulle sur une cible de tir. « Destruction of RSG-6 », Galerie Exi, Odense, 1963.

Dans la plus grande salle de l’exposition du Mamco, les œuvres de Pinot-Gallizio et de Jorn renvoient, si l’on veut, à une proposition de Debord selon laquelle « la suppression et la réalisation de l’art sont les aspects inséparables d’un même dépassement de l’art1 ». Du côté de la suppression se trouve Pinot-Gallizio et ses peintures « industrielles », un mélange de peinture à l’huile et de résine appliqué sur des rouleaux de toile pouvant mesurer jusqu’à 70 m de long avant d’être vendu au mètre, justement. Du côté du dépassement, Pinot-Gallizio se distingue encore avec sa Caverne de l’anti-matière (1959), environnement tapissé de ladite peinture, vu par son auteur comme un « accélérateur d’émotions chromatiques olfactives, sonores » (qui fait trop l’artiste voit la notion d’auteur comiquement revenir au galop). Mais c’est probablement dans les Modifications (1959) de Jorn, des tableaux achetés dans des brocantes avant d’être partiellement repeints, que se trouve à la fois la suppression et la réalisation de l’art. Cependant, aucun dépassement apparent n’est à signaler dans ces pièces. Cela rendrait plausible l’hypothèse selon laquelle, pour Jorn, l’avant-garde demeurait révolutionnaire et ne devait pas se résoudre dans la philosophie – l’avantgarde se rend pas dit le titre grotesque d’une « défiguration » de 1962.

1 Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Gallimard, 1992, p. 185.

(Image en une : « Destruction of RSG-6 », Galerie Exi, Odense, 1963.)


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