Dans les plis des cartes
Le Lieu Unique – Nantes
Du 25 octobre au 11 janvier 2026
par Christophe Cesbron
Conçue par Eli Commins (directeur du Lieu Unique), Patrick Gyger (directeur de Plateforme 10 à Lausanne) et Alexandra Müller (directrice du musée Jules-Verne à Nantes), l’exposition présente une douzaine de projets réalisés par des artistes et des scientifiques pour qui l’usage de la cartographie permet de structurer (ou déstructurer) d’autres formes de territoires et de récits, parfois politiques, parfois poétiques, parfois intimistes, parfois compulsifs, souvent prospectifs. Si la cartographie s’est construite en mettant en place des systèmes de représentation inventifs développant des langages très codés, usant de lettres, chiffres, lignes, symboles, figures, couleurs, etc., elle affirme, dès son origine, une volonté d’appropriation, d’autorité, de main mise sur le monde. Souvent au service du pouvoir (voir la galerie des cartes au Vatican), la cartographie a su dériver dans d’autres domaines, permettant des récits plus intimes, plus sensibles (la carte de Tendre par exemple).

De carte en carte, l’exposition proposée au Lieu Unique fait des choix en phase avec l’actualité et nos questionnements contemporains, mettant, dans une proximité intéressante, des pièces artistiques et des projets scientifiques sous la forme d’un accrochage et de dispositifs visuels stimulants. La porosité entre les deux approches est parfois troublante. Les partis pris visuels, plastiques, comme les questionnements et contenus, puisent dans un langage quasi commun. Le sujet s’y prête : la cartographie associe dans son principe et ses protocoles des outils et concepts scientifiques à des outils et concepts plastiques.
Ouverte, l’exposition met en avant des propositions aux formats imposants, d’une grande présence visuelle. Elles absorbent le regard, le baladent dans des territoires où émergent informations, récits, flux, tensions, géographies, questionnements… S’appropriant et détournant les codes de la cartographie, elles dessinent les formes, cherchent les contours, font émerger les reliefs des mondes qui nous traversent. Fictionnelles, imaginaires, prospectives ne tracent-elles pas les récits complexes et paradoxaux de notre rapport à l’espace et au monde ?
Les Géographies perdues de François Burland sont nées de ses rencontres avec de jeunes migrants qui racontent l’histoire de leur exil, parcours traversés de violence, de peurs, de rêves et de désillusions. Dessinées à l’encre rouge sur de grands papiers industriels, elles mêlent écritures, dessins, cryptogrammes, symboles, êtres et machines dans des formes qui peuvent rappeler les cartographies du Moyen Âge.
L’immense papier peint, de Kate Crawford (chercheuse et artiste) et Vladan Joler (universitaire et artiste), dessine et cartographie cinq siècles d’interactions entre technologie et pouvoir. Suivant une trame chronologique en noir et blanc, multipliant les codes, les données et les informations, leur proposition se regarde autant comme un grand panneau décoratif qu’un poème polyphonique et politique décryptant la colonisation du monde.
Avec de la peinture et des crayons billes, Ghazel (artiste franco-iranienne) recouvre, biffe,
efface les frontières, floutant les repères, déstructurant les territoires, abolissant l’idée de nations pour révéler un autre état du monde, fragile, pollué, guerrier…
Mickael Golz développe depuis son enfance, par un travail de cartographie obsessionnelle, un univers imaginaire hallucinant. Composé de centaine de cartes au format A4 scotchées les unes aux autres, son Athosland se développe et s’enrichit jour après jour, dessinant un univers aussi intérieur qu’habité.
Les cartes sensibles de Mathias Poisson, présentées sous la forme d’un accrochage éclaté (où se mêlent dessins, objets, photographies), retracent l’histoire d’une marche, d’un parcours sensible dans l’espace. Poétiques, à fleur de peau, elles traduisent une relation au monde, libre, joueuse, échappant à toute mesure.

Les Transgressions marines du Studio Lemercier dessinent les cartes futures des villes du littoral gagné par la montée des eaux due au dérèglement climatique. Prospectives et inquiétantes, basées sur des données scientifiques et mathématiques plausibles, elles sont froidement imprimées par un traceur mécanique pendant toute la durée de l’exposition.
Planet City, la vidéo de Liam Young, pose l’hypothèse d’une ville de dix milliards d’habitants renonçant à occuper le reste de la planète. À la recherche d’un modèle vertueux, l’artiste élabore les tracés d’une utopie spéculative, sociale, architecturale, porteuse d’espoir.
Le Senseable City Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) allie les données, la technologie et le design pour tenter de cartographier en 3D la plus grande favela de Rio de Janeiro, abritant environ 100 000 personnes. Aussi plastique que politique, le projet questionne la dynamique d’un urbanisme précaire.
Sur une imposante cimaise, deux grandes toiles des artistes aborigènes Anangu des APY Lands, dessinent un espace où terre, mémoire et spiritualité se mêlent, retraçant les songlines : ces itinéraires chantés qui traversent l’Australie et relient lieux sacrés, récits de création et lois ancestrales. Ici, la cartographie ne définit pas les contours d’un territoire, mais capte la trace d’un chant en connexion avec la terre.
Head image : Vue de l’exposition « Dans les plis des cartes », Le Lieu Unique – Nantes, Du 25 octobre au 11 janvier 2026
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- Du même auteur : Quinzaine Photographique Nantaise (QPN),
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