Condo London 2026
17 Janvier – 14 Février 2026
Condo prend une revanche sur un janvier gris et réintroduit sans scrupules des habitudes culturelles boulimiques à des résolutions de sobriété. Issu du terme « condominium » qui en droit public signifie une souveraineté partagée entre deux états, le programme annuel d’expositions proposé par Condo repose effectivement sur des valeurs de collaboration et d’échange. Il s’agit en des termes plus pragmatiques d’un ensemble d’invitations de galeries locales à galeries étrangères. Les invitations peuvent y prendre des formes plus ou moins cohésives – mise à disposition d’espaces ou curation conjointe. Initié il y a tout juste une décennie à Londres par Vanessa Carlos, le modèle s’est comme convenu, exporté ailleurs, à New York, Shanghai, Athènes, Sao Polo et Mexico. Cette année, 50 galeries sont représentées à travers 23 espaces londoniens : le nombre de galeries participantes a, cette année, doublé par rapport à son année de départ, démontrant le succès sans équivoque de son modèle et ce faisant, la nécessité croissante de transformation des écosystèmes de l’art.
Bien qu’offrant au public un événement qui par sa taille donne des airs de petite biennale, chaque association de galeries est libre de sa proposition, laissant la lecture globale dans un éclectisme cru. La texture du langage, ses débords visuels et sonores semblent cependant apparaître comme dénominateur dérivant d’un grand nombre de pratiques exposées.

Le goût distinct pour la phraséologie se manifeste dès le titre de l’exposition de Kazuki Matsushita co-présentée par Arcadia Missa et Kayokoyuki (Japon). « Bear’s anus like a X’mas ornament »associe des motifs aussi différents que l’ours (en référence au problème actuel nippon de surpopulation oursonne), son anus et les décorations de noël. Tenant lieu d’introduction ou de synthèse, sur un canevas laissé brut et dans une écriture incertaine, l’ensemble des titres de la série de peintures sont transcrits. La logique d’exposition par laquelle le titre fait la peinture en découle. En effet, les mots, empruntés dans la littérature usuelle sont, par des jeux anagrammés qui les étirent et les déforment, des catalyseurs d’images. Traduit en des paysages abstraits aux couleurs voilées dans lesquels les espaces de réserves opèrent aussi librement que le reste des gestes picturaux, la pratique de Katzuki acère la porosité entre signe et signifié.
Dans une veine plus avant-gardiste, la galerie bruxelloise Jan Mot invitée par TINA montre pour la première fois au Royaume Uni une vidéo récemment redécouverte par Tris Vonna-Michell. To ray the rays est le fruit de la proximité de ses protagonistes E.E. Vonna-Mitchell et Henri Chopin, qui tous deux impliqués dans les sphères de la poésie concrètes et tous deux partageant des activités de productions contre-culturelles respectives—Chopin essentiellement avec la revue OU et Vonna-Mitchell avec le label Balsam Flex—donne, en 1985, lieu à une vidéo symptomatique des expérimentations poétiques de cette période. Sur un cycle d’une dizaine de minutes, les lettres dactylographiées du titre tremblent et défilent les unes sur les autres laissant imaginer une composition visuelle qui cherche activement la réduction de sens. La bande-son pousse la redondance absconse : « to ray the rays » est étiré jusqu’à n’en capter qu’un écho grinçant et par effet d’épuration donne place à une forme conceptuelle sensible.
C’est avec la même franchise (rage peut-être) que Katie Shannon invitée par Shoot the Lobster (New York) à performer un texte qu’elle a récemment écrit à l’occasion de la parution du catalogue d’exposition de Sara Graça. Le texte recompose une session critique entre quatre alumni de Goldsmiths : Katie et Sara elles-mêmes, ainsi que Moritz Tibes et Chris Owen. Réuni.x.es pour discuter de l’exposition à venir de Sara, iels incarnent de près ou de loin leur propre rôle : Sara, effacée, s’affaire à dessiner sur un retro-projecteur le contenu de la conversation, Chris interjette des remarques sophistiquées, Moritz rationalise et Katie monopolise. A bâtons rompus, sont évoqués des motifs d’impermanence, de précarité, d’immaturité et d’homogénéité, motifs cristallisés par la condition de l’artiste à l’ère du « too-late-capitalsim ». Entre performance dada et appel révolutionnaire, la voix de Katie vocifère une exégèse du style de l’immédiateté décrit par Anna Kornbluh dans sa récente parution[1]. La performance, bien que ne figurant pas dans le programme officiel de Condo, semble primordiale à adresser et recevoir dans un contexte de résilience économique contrainte et d’empiètement croissant des logiques néolibérales sur le fonctionnement du monde de l’art.

C’est dans ce contexte d’instabilité globale que Condo a vu poindre de nouvelles stratégies de résistance. La nouveauté s’épuisant dans l’annulation du présent, elle a semblé être écartée des radars des galeristes. Au contraire, celles-ci ont eu l’air de prendre plus à cœur leur rôle d’historiographe en convoquant des artistes de l’ère moderne—ou pour le moins, morts. Parmi des moins attendues, Emalin a invité Peter Freeman Inc. (New York, Paris) à présenter une exposition qui, par effet de juxtaposition nette, revigore l’immuable Dan Flavin grâce aux récentes peintures d’Anna Clegg, et inversement, gratifie les peintures d’Anna Clegg du prestige historique. En plus d’un dialogue générationnel, ces pratiques, aussi différentes qu’elles soient, se subliment l’une, l’autre. Les néons rouges et blancs de Flavin recouvrent d’un filtre les compositions photographiques de Clegg ; ces dernières, par leur matérialité subtile ne succombent pas au photogénique mais résonne avec un certain POV contemporain. Cette proposition a l’avantage de réussir à questionner la forme exposition en elle la défend comme une force de statement, qui par une volonté légitimement formelle donne lieu à des choses autrement inexistantes.
Crèvecœur (Paris) accueillie par ModernArt et Zaza’(Milan) par Rose Easton sont d’autres exemples de galeries qui ont choisi l’appui de l’ancien pour développer leurs nouvelles expositions. S’illustrant sous formes moins canoniques que chez Emalin et Freedman Inc., il s’agit plutôt pour ces quatre dernières d’investir les angles morts de l’histoire. Ainsi Crèvecœur, à côté des peintures d’Alexandra Noel, présente un cadavre exquis réalisé par Remedios Varo + Benjamin Péret + Esteban Francès. Tout en faisant partie du célébrissime mouvement du surréalisme, leur collaboration, fruit d’une histoire d’amour, est inédite. De la même manière, Zaza’ en ré-employant les dessins du compositeur Sylvano Bussotti au sein d’un duo show avec Arlette, va chercher une approche adjacente à l’institutionnel.

Enfin, on ne peut comprendre cette réactivation du passé sans la prédisposition qu’en a donné les artistes contemporains en affichant avec distinction une nostalgie pour les avant-gardes. La galerie new yorkaise Company hébergée par Soft Opening propose une exposition du duo d’artistes dont le nom même, Women’s History Museum, porte déjà la marque de la patine. Des mannequins-assemblages qui répondent si non d’une passion fétichiste, doivent leurs compositions aux circuits secondaires des amateurs-antiquaires. C’est par des références et des gestes qui réinvestissent des formes anciennes que le duo réussit à renouveler une critique féministe à l’encontre de l’industrialisation des codes de beauté.
Dans sa globalité, la structure de l’événement atteste d’une prouesse inventive face à un environnement hostile à la prise de risque. Les propositions aussi nombreuses que consciencieuses ont cependant avérées d’une impression de flottement révélant encore un peu plus une crise de la pensée au sein d’un monde de l’art de plus en plus saturé et désarticulé. On n’est pas laissé sur notre fin, mais on se demande quand viendra la nôtre : après la nostalgie, quoi ?
1 et 2 Anna Kornbluh, Immediacy or, The Style of Too Late Capitalism, Verso Books: London, 2024
Head image : Eva Herzog, vue d’installation de Women’s History Museum à Soft Opening en collaboration avec Company Gallery, New York.
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