Tournée générale

par David Evrard

La « langue géographique » est une affection légère et inoffensive. Des taches rouges et blanches parcourent la surface de la langue et elles peuvent changer de place ou de formes, disparaître puis réapparaître à d’autres endroits. C’est un peu bizarre mais ce n’est pas gênant. C’est un jeu spectral, qui dessine des ombres et des taches, qui affecte l’idée de recouvrir une surface entière mais par intermittence, c’est un spectacle : le spectacle de la langue. Cette langue qui dessine les contours d’une géographie parlée, mouvante, glissante, sans stratégie et où, de fait, des régions se tissent en croisements. Des rapports se nouent, bien sûr, dans et avec la langue. Il y aurait donc une surface géo-culturelle dont les médians iraient de Toulon à Verviers et de Brest à Gruyère. Une méta-région pieuvre, aux cœurs multiples, où la pluie de Binche voisine le soleil d’Orange, où les monstres carnavalesques des Pyrénées s’acoquinent des bandes de motards de La Louvière, où le crachin brestois fleure bon la fondue savoyarde. Une langue dans l’ombre des frontières. Et c’est juste sans même traverser ni mer ni océan. Pas une de ces choses qui serait amenée à transcender les nations où je ne sais quoi. Pas un « studies » mais un lieu, un lieu où on mâche, un lieu où on goute, un lieu d’érosion et de parfums qui s’agitent dans le palais, bruyant et rose. Une région qui pourrait comporter autant de faces qu’il y a de manières de consommer la moule et qui pourtant butte sur ces lignes abstraites, ces fictions organisées que sont en réalité les frontières géographiques. Au lieu d’organiser des régimes, des commerces, d’organiser en droits et infractions telle surface, tel pouvoir : tout ce qui nous ramène à une féodalité capitaliste, darwiniste et conservatrice. Les frontières ne devraient exister que parfaitement floues, ivres, tordues et planantes. Une frontière ne devrait pas être un objet. Ce devrait être une sensation. Quelque chose comme les premiers mélanges amoureux, et le soir ta copine qui te dit : « Et alors, t’y a mis la langue ? »

On ne va pas trouver de géographie culturelle, on ne va pas même essayer ; ce serait sûrement faux. Ce n’est pas d’une langue « stricte » que nous parlons, ce n’est pas « que » du français, qui est la langue officielle de trente-sept pays dans le monde et qui est parlée par trois cents millions de personnes. Ça vous paraîtra peut-être « eurocentré », okay, ça l’est, mais ce n’est ni une étude de marché, ni une congrégation, pas même une association. C’est plutôt un glissement de terrain. Au-delà du « sens », au-delà des signes, au-delà des alphabets, au-delà du rayon « frenchiz » de la supérette, au-delà d’Alain Bashung, de Romy Schneider ou de Delphine Seyrig, il y a un truc. Un truc qu’on fait avec la langue. 

Il y a une dizaine d’années, Jacques Lizène s’improvise sur le plateau de Thierry Ardisson, offrant en spectacle une de ses toiles de merde1 . Ardisson fait mine de ne pas le reconnaître alors qu’il était dans une de ses émissions Paris Dernière en 1996. Sylvana Lorenz, elle, est très amusée. La plupart des invités grimacent, se pincent le nez et Lizène est gentiment éconduit. La récente disparition de Lizène, figure tutélaire de la scène liégeoise, fondateur en 1977 du Cirque Divers, avec Michel Antaki et d’autres, et qui marquera la scène artistique bien au-delà de sa ville, a peut-être sonné la cloche d’un tournant. Il a toujours revendiqué que soit inscrit son nom dans le Petit Robert au mot « médiocre », entre autres intelligences. Ce n’est pas un calcul, ce n’est pas une condition, ce n’est pas une stratégie ; c’est simplement que, de fait, les croisements, les tissages, les rapports se nouent loin de la sociologie, loin de toute science, à moins de considérer une science de l’Autre. Lizène incarne cette langue au milieu des années nonante : il entre dans un bistrot de Nantes pour rencontrer le curateur de son expo à la Zoo galerie et ses premiers mots seront : « Tournée générale ! »

Sarina Basta et Vinciane Despret, rencontre organisée durant l’exposition « Gifted by nature »,
David Évrard, NEW SPACE, Liège, 2021

À la fin du XXe siècle et au début de celui-ci, il y eut une douzaine d’années plutôt heureuses, heureuses en « no border », heureuses en rébellions diverses, qui mêlaient les réactions aux injustices du racisme, au capitalisme débridé, aux effets du sida, au manque de reconnaissance d’une série de communautés marginalisées. Ces douze années commencent avec la chute du mur de Berlin et se poursuivent jusqu’à la chute des Twin Towers, le 11 septembre 2001 – jour fatidique annonciateur d’une régression morale et artistique monstre lorsque le président étasunien, Bush Jr, annonça le retour de la guerre des civilisations. Jusque-là, black blocs, pink blocs, raves, gangstas, grunges, pédés, gouines, dockeurs, frimeurs, branleurs, chômeurs, alternatifs, écolos, squatteurs se mêlaient, shootés à des doses explosives de contradictions intérieures dans un gros anti-G : G7, G8, G12, G20, etc. La suite, c’est le monde des guerres, des répressions, des éléments de langage plus torves que la sinusoïde d’une couleuvre dans une flaque de pétrole. À Amsterdam, à Londres ou à Berlin, comme partout, les squats sont fermés et l’extrême droite prend un nouvel envol. Et on est encore là, en train de ramer à essayer – encore et encore – de voir sous quelles formes pourraient se décliner des idées associées à l’émancipation : individuelle, sociale ou institutionnelle. On est encore en train de chercher un mot qui pourrait définir l’obsolescence du conflit réalité vs fiction. 

C’est dans ce mouvement-là, en 2002, il y a tout juste vingt ans, qu’Alain De Clerck produit à Liège la SPACE (Sculpture Publique d’Aide Culturelle et Européenne), sous les fenêtres de l’échevinat de la culture : un large tube de métal en demi-cercle, actionné par un parcmètre et qui, chaque fois qu’on glisse une pièce dans ce parcmètre, crache une flamme et qui, en guise de ticket, nous donne un poème. Les bénéfices de cette œuvre seront versés à la constitution d’une collection. C’est le début de la Space Collection. Une flamme identique sera placée à Maastricht, et la collection ne désespère pas d’en placer dans d’autres villes. 

En face du 251N, lieu historique de l’art contemporain à Liège tenu par Laurent Jacob, et à coté des résidences Ravi, la New Space a ouvert il y a un peu plus d’un an, transformant les garages de la police judiciaire de la ville en un centre d’art. À l’instar d’artistes tels que John Coplans, fondateur du magazine Artforum, Alain De Clerck n’a pas déplacé sa pratique : il l’a augmentée de ce que l’organisation d’expositions et d’événements, la collection et le rapport – souvent conflictuels avec les autorités politiques – pouvaient exercer de poésies engagées, de formes, de participations ou d’alternatives. Alain De Clerck a notamment fait une grève de la faim lorsque la ville s’est démise d’une de ses promesses, qui était d’offrir à la Space l’ancienne dentisterie des hôpitaux Bavière. Une pratique artistique diluée. Pas d’inframince, pas de calcul, plutôt une attitude de générosité sans limite. La collection compte aujourd’hui quelques cent trente-cinq œuvres et s’expose dans divers musées et institutions. C’est un exemple rare de collection populaire, financée en grande partie par le chaland, gérée par cette association, et qui constitue autant un lieu de retrouvailles, qu’un lieu de travail et de réflexion.

En septembre dernier, dans le cadre de l’exposition « Gifted by Nature », nous avons organisé une rencontre entre Sarina Basta et Vinciane Despret. De la langue virevoltante et apparemment inépuisable de Vinciane – qui a l’art de réfléchir en parlant, de faire danser ses phrases dans les gestes d’un papillon géant –, nous entendrons : « Donc la voie moyenne, c’est une manière d’amener en douceur les gens à penser que les choses peuvent être autrement que ce qu’ils pensaient jusqu’alors. Si je dis : « Cette fleur m’invite à respirer son odeur », qui agit ? Quand on lit maintenant certains écologues qui étudient les fleurs, on se rend compte qu’il y a beaucoup plus de puissance d’agir et de capacité d’exhaler de manière déterminée, peut-être non intentionnelle, chez les fleurs qu’on ne se l’imaginait il y a cinquante ans. C’est dans ce sens, que m’est venue cette phrase : « Il y a des territoires qui ne tiennent qu’à être chantés. » Là, je donne aux territoires leur puissance d’agir parce que je peux interpréter cette syntaxe de deux manières différentes. Ils désirent être chantés et ce « ils ne tiennent qu’à » signifie aussi qu’il y a un agencement : ils tiennent ensemble comme la figure lapin-canard2. »

Isabelle Arthuis, Frontière, 1999. Tirage argentique N&B, exemplaire unique, 180 x 120 cm

Et retournez-le comme vous voulez : la « bière » – disons qu’ici ce mot pourrait recouvrir un tas de produits distillés ou fermentés qui forcent la convivialité – est au cœur du truc. Ces liquides et ces jus qui dénouent la parole et dans lesquels on tombe – comme on tombe amoureux, comme on trébuche, comme on s’égare. Peu d’institutions l’avouent, encore moins le déclarent, et c’est dommage. On devrait être à un moment où ce serait terminé les détours hypocrites, monsieur le curé, madame la bourgmestre, chères élues, cher directeur, nan nan nan ! L’alcool, le sexe, la drogue, la danse, la bouffe, l’humanité qui se répand et se vautre, que ce soit à quatre pattes ou un verre de champ’ à la main, est un des comportements les plus vivaces dans la génération de projets, d’idées, d’associations, de mise en branle de toutes sortes. Bien sûr, on peut rendre la formule plus soft : parler d’économie, de bienveillance, d’attentions particulières mais ce ne sera jamais qu’une déclinaison de ce truc qui nous rentre dedans : une bière ou une langue. Un cycle. Comme ce santon particulier des crèches de Noël à Barcelone, le caganer, littéralement : « celui qui chie » et qui représente le cycle naturel de la création. Lizène, encore, aurait dit : « Oh ! Un peintre ! »

On serait bien en peine de faire une sorte d’état des lieux de cette géographie qui sourd des frontières étatiques, cette géographie-tremblement, de la rigolade. Un truc est sûr : l’autre soir, au bar du canal, on était avec quelques Bretons. Isabelle Arthuis, dont l’iode bretonne lui fait pulser les artères, déclarait combien la Wallonie – et Liège en particulier – s’associaient dans son esprit, à quelque chose d’extrêmement humain, de partagé, de non explicite. Quelque chose comme l’envol enthousiaste d’un tonneau ailé. Je ne sais pas s’il y a quelque chose à formaliser de tout ça, de tous ces rapports qui se nouent dans le simple fait d’être là : peut-être une fabrique d’influences aux couleurs de carnaval. En réalité, il s’agit d’un nerf, une histoire en roue libre, une tournée générale. 

En 1989, se répand sur la Belgique une vague d’ovnis. Des gendarmes remarquent des objets lumineux flottants dans le ciel et des centaines de témoignages seront recueillis. Quelques mois plus tard, deux F16 de l’armée sont envoyés à la poursuite d’un de ces objets et le radar d’un des deux avions enregistre officiellement la présence d’un objet non identifié. Il est rare, sinon unique, qu’un état officialise tel enregistrement. Le double livre officiel de l’ensemble des témoignages de l’époque sera préfacé par Isabelle Stengers. Cette vague durera deux ans. On y était, on s’en souvient : Eupen ou Malmédy étaient mieux qu’un Spielberg. Et même si aujourd’hui encore certains parlent d’hystérie collective, nous y voyons un paysage augmenté, une pièce immatérielle et cinglante de notre collection, une collection venue d’ailleurs, parce que oui, d’ici, de là-bas, on y était et on y est encore.

1 : Émission de Thierry Ardisson, vers 2000-2002, Jacques Lizène présente « peinture à la matière fécale 1977, remake 1998 » (voir le film « Jacques Lizène, on ne va pas revenir là dessus » de Juliette Gros-Gean et Lionel Dutrieux)

2 Sarina Basta et Vinciane Despret, 13 septembre 2021, dans le cadre de l’exposition « Gifted by Nature », New Space, Liège


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Image en une : Vue de l’exposition « L’eau monte – Multinationale des alternatives » par Werner Moron, 12.02 – 12.03.2022, New Space, Liège. Photos : Thierry Vulsteke

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