Boris Chouvellon Shooting Star

par Patrice Joly

Les Tanneries

Commissariat : Éric Degoutte

22 novembre 2025 – 12 avril 2026

L’exposition de Boris Chouvellon dans la Grande Halle des Tanneries est en cours de finalisation quand nous arrivons sur le site. L’ancienne tannerie, qui a donné son nom au centre d’art d’Amilly, déploie ses 1 500 m2 d’une ambiance de friche pas encore complètement domestiquée. Les piliers de béton, d’où se dégagent des espèces d’ergots nous renvoyant au temps où l’immense bâtiment abritait une des plus grandes tanneries du pays, forment les colonnades de cette cathédrale de béton désormais dédiée aux expositions d’art contemporain. Sur ces excroissances étaient fixés de massifs ponts roulants chargés de déplacer les lourdes charges de peaux destinées à être traitées avant de devenir la matière première de lanières en cuir destinées à l’industrie automobile, avant que le raz-de-marée pétrolier ne vienne rendre obsolète cette industrie qui, à l’époque, a contribué à la richesse (relative) de la région. Comme de nombreuses friches datant du siècle dernier, le bâtiment des Tanneries à Amilly, sans concurrencer des géantes comme les usines Fagor à Lyon qui accueillirent les dernières éditions de la Biennale de Lyon, n’en demeure pas moins impressionnant par ses volumes qui permettent d’accueillir des pièces monumentales sous des plafonds à la hauteur non moins spectaculaire. Évidée de tout parasitage architectural, la structure est brute, le béton apparent, non recouvert d’une couche de peinture qui l’agrémenterait d’une quelconque manière ou d’une isolation qui rendrait la déambulation plus confortable.

Shooting Star, 2025, vidéo couleur projetée en boucle, 3 min 10 s

Cette ambiance radicale convient parfaitement au travail de Boris Chouvellon dont les projets, souvent de grande ampleur, aiment à dialoguer avec la rudesse des lieux, tout particulièrement avec les bâtiments désaffectés, quand il ne s’intéresse pas aux monuments en ruine, car l’artiste, plus qu’à la marque d’une désindustrialisation, synonyme de bouleversements sociétaux et de modification des paysages urbains et ruraux, semble plus s’intéresser au passage du temps. Le motif de la spirale ou de la boucle revient constamment dans les œuvres exposées, comme dans ce gigantesque squelette de toboggan composé de fers à béton – éléments de soutien indispensables à la structure du bâtiment – dont des boules imaginaires, projetées depuis cette machine infernale, n’auraient d’autre issue que les anciennes cuves dans lesquelles étaient introduits les cuirs pour être teints. Quel symbole faut-il voir dans cette œuvre monumentale qui nous plonge littéralement dans le passé industrieux de la fabrique, sinon une oscillation perpétuelle entre ruine et reconstruction dont il se fait l’écho tout au long de cette exposition comme de sa pratique ? Face à ces cuves désormais recouvertes d’un treillis de planches pour laisser déambuler les spectateurs, deux vidéos placées dans l’alignement de ces piscines prolongent l’esthétique de chantier qui parcourt l’exposition : deux projections à même le mur de l’ancienne usine montrent chacune un flot de liquide se libérant[EF1]  des « dents » d’une[EF2]  tractopelle. Les deux fontaines semblent ainsi remplir virtuellement les cuves, s’échappant de sources aussi artificielles que fantomatiques : cette évocation de la rivière proche recourt à la symbolique d’une artificialisation généralisée de la nature que rien ne semble pouvoir arrêter. Une symbolique assez proche de la vidéo éponyme de l’exposition : Shooting Star, contrairement à ce que son nom semble indiquer, n’est pas le titre du récit hollywoodien d’un virtuose de la gâchette, mais celui d’une œuvre mélancolique où se mêle le tropisme solaire des tournesols à l’autoportrait de l’artiste, drapé dans une couverture de survie et tournoyant sur lui-même, tel un derviche des temps modernes, avant de finir sa danse en s’enfouissant dans l’épaisseur de ce champ d’astéracées. En arrière-plan, des éoliennes, symboles de circularité, complètent ce message sur le cycle de la vie et de la mort, indispensable à la succession des générations mais aussi à la préservation du vivant. D’autres œuvres, toujours aussi stupéfiantes par leur présence massive, renvoient à nouveau à la circularité. Le mobile cher à Calder trouve ici des actualisations pour le moins inattendues où les habituelles et élégantes lames de métal finement dessinées se transforment en de lourds godets d’acier, faisant ici à nouveau écho au travail ouvrier et à la transformation des paysages urbains et ruraux, avec une dose d’improbabilité formelle matinée d’humour. D’autres mobiles, plus légers, évoquent à nouveau le passé (industriel) de la région, comme celui composé de tamis (qui renvoie à une mythique ruée vers l’or locale). Une autre vidéo, à peine installée, confirme la propension de l’artiste à vouloir dessiner des boucles temporelles : dans cette « vanité inversée », un ancien site archéologique cède sa place à un musée en construction, tel un phœnix qui échapperait à la disparition inéluctable des civilisations. Mais la pièce principale est sans doute la volumineuse construction en étoile qui occupe un large espace dans le fond de la Grande Halle, côtoyant une installation faite de rebuts de carrière de marbre récupérés par l’artiste, et dont les stries provoquées par les découpes de plaques recomposent des semblants de plan de ville orthogonaux en relief, autant de New York en miniature. Ces ready-mades cartographiques agissent en contrepoint de la légèreté qui se

Tears Cascade, Excavation Ballet, 2025, vidéos couleur projetée en boucle, 3 min 12 s

dégage de l’étoile, ensemble de rails et de parois en plaque de plâtre, matériau plébiscité par les ouvriers du bâtiment autant que par les régisseurs des centres d’art : ici, ils délimitent un espace ouvert, une architecture démontable et transportable, à la fragilité assumée, tour à tour forum ou abri temporaire, cuisine populaire ou observatoire. Ce prototype d’habitat nomade multifonctionnel déploie ses cinq branches vers autant d’horizons utopiques, tentant de lutter contre la désespérance sociale et écologique qui afflige notre monde pour lui opposer des alternatives plus riantes, à l’image des angelots qui surplombent l’ensemble, du haut de leurs ergots de béton.


Head image : Sculpturae mobilis habitabilis (sculpture habitable mobile). 2025, rails, montants BA13, carton ondulé,géotextile, 800 x 800 x 500 cm par branche.


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