Julien Prévieux

par Raphael Brunel

Mordre la machine, Actoral / MAC Marseille, 26.09.2018 – 13.02.2019

Mordre la machine. C’est le beau titre de l’exposition que Julien Prévieux présente au musée d’Art Contemporain de Marseille à l’invitation du festival Actoral. Si celle-ci prend des airs de rétrospective en réunissant des œuvres fondatrices (les vidéos Crash Test et Roulades, ou les Lettres de non-motivation) comme des productions récentes ou réalisées pour l’occasion, le terme d’« anthologie » a cependant été privilégié. Probablement moins définitif et intimidant pour un artiste encore jeune (né en 1974) bien que consacré par le Prix Marcel Duchamp (en 2014), ce mot témoigne d’une sélection orientée mettant en lumière la cohérence des enjeux d’une pratique. De l’exposition transpirent deux aspects essentiels du travail de Prévieux envisagés comme des leviers critiques : l’humour et la rigueur de recherches flirtant volontiers avec l’investigation ou les protocoles scientifiques.

Julien Prévieux, festival Playground 2017. Photo: Joeri Thiry, STUK, Huis voor Dans Beeld Geluid.

Mordre la machine. C’est l’évocation d’une rencontre conflictuelle entre l’humain et la technologie. Si la meilleure défense est l’attaque, les œuvres de Julien Prévieux s’attachent à décrypter, détourner ou reconfigurer les différents dispositifs de savoir, de pouvoir, de contrôle qui visent justement à nous configurer : les codages, les systèmes de classification, les mises en données et en schémas du monde, les statistiques. Que nous font ces outils ? Que produisent-ils en matière de comportements ? Et, en retour, comment un artiste peut-il en faire le constat et en déjouer, à son échelle, les principes et les effets ? Faire grincer la machine, la ralentir, l’explorer dans ses applications les plus absurdes, la rendre improductive. Arroser l’arroseur, espionner Google. Face aux recruteurs de tout poil et aux algorithmes, Julien Prévieux oppose des piratages low tech permettant de réinterroger notre environnement social et d’expérimenter un temps retrouvé. La machine porte plusieurs noms : l’économie, la politique, le management, le travail, les technologies de pointe.

Julien Prévieux, Patterns of Life, 2015 © Julien Prévieux

Mordre la machine. C’est un geste, incisif. Brevetés ou burlesques, les gestes sont légions chez Julien Prévieux, qu’ils impliquent son propre corps (lorsqu’il roule sur lui-même une journée durant dans les rues de Grenoble ou se projette violemment contre les objets qu’il croise) ou celui de danseurs exécutant des chorégraphies inspirées par l’archéologie ou l’anticipation des techniques associées au corps. Dans le cadre d’Actoral, le propos se prolonge sur scène avec la production de la performance Of Balls, Books and Hat. Quatre danseurs incarnent, à travers des poses tour à tour fragiles et mécaniques, des expériences liées au développement des objets intelligents et du machine learning (processus d’apprentissage par des algorithmes traitant des quantités monumentales de données). Le corps humain explore ainsi son devenir machine (à moins que ce ne soit l’inverse) autour, par exemple, de la tentative de reconnaissance de mouvements sportifs ou de techniques de négociations d’achat et de vente. Autant de situations qui génèrent des moments de confusion et des dérapages. Dans cette ambiance rappelant Ionesco ou Tardieu, une voix off plante le décor en introduisant de manière didactique et distanciée les différentes saynètes.

Mordre la machine. C’est une collection d’expériences bien souvent collectives : des grand-mères qui tricotent des pulls de lutte reprenant des simulations informatiques de révoltes, des policiers reproduisant au cours d’un atelier de dessin les diagrammes de visualisation qui redéfinissent leur métier, un groupe d’étudiants se prêtant au jeu de l’oculométrie, les mouvements de leur regard porté sur les œuvres de la collection du Mac étant reproduits à l’aide de simples bobines de laine noire. Plus que jamais le regardeur fait l’œuvre.

Julien Prévieux, Anthologie des regards. Vue d’exposition, Blackwood Gallery, Toronto © Toni Hafkenscheid

Mordre la machine. C’est un texte extrait d’un poème visuel (« You Bite Machine / Machine Bite You ») écrit par l’artiste en Yerkish, un langage composé de trois cents symboles géométriques utilisé dans les années 1970 par deux scientifiques, Duane Rumbaugh et Ernst von Glaserfeld, pour communiquer avec une chimpanzée nommée Lana – celle-ci réussissant à l’aide de ces idéogrammes à obtenir une orange ou à écouter de la musique. Julien Prévieux se réapproprie ce mode d’échange interespèce pour composer une série de séquences évoquant à la fois la poésie concrète et l’histoire de l’abstraction géométrique. Citons pour le plaisir le surréaliste : « Orangutan Move Stethoscope In Milk / Hot Dog Machine Orange Blanket For Lana / Orange Turtle Vacuum Peanut Outdoors ».

Mordre la machine (sans peur de s’y casser les dents). C’est le mantra que Julien Prévieux nous propose en guise d’acte de résistance.

(Image en une : Julien Prévieux, Patterns of Life, 2015 © Julien Prévieux)


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