Inauguration du musée Voorlinden

par Nanda Janssen

Le Bernard Arnault des Pays-Bas ouvre le musée de ses rêves

Les Pays-Bas ne sont pas réputés pour leurs collectionneurs, cependant ils existent bel et bien. Le plus puissant d’entre eux vient d’ouvrir son propre musée le 10 septembre et le roi en personne a assisté l’inauguration : Joop van Caldenborgh (1940) a amassé sa fortune – que l’on estime à quatre cents millions d’euros – dans la chimie, les usines Caldic sont basées à Rotterdam. Depuis cinquante ans, cet industriel collectionne l’art moderne et contemporain, la collection Caldic compte quelques milliers d’objets d’art allant de l’abstraction post Seconde Guerre mondiale (Sol LeWitt, Ellsworth Kelly, Donald Judd), au groupe Zéro (Ad Dekkers, Jan Schoonhoven), en passant par le BritArt (Sarah Lucas, Anya Gallaccio, Sam Taylor-Wood), un grand nombre de pièces de Marcel Broodthaers, des autoportraits (Charley Toorop, Wim Schuhmacher, Philip Akkerman) ainsi qu’un ensemble conséquent de l’École de La Haye et du réalisme magique. Van Caldenborgh a été membre du conseil d’administration de plusieurs institutions de renom comme le Boijmans Van Beuningen (Rotterdam), le Gemeentemuseum Den Haag (La Haye) et les salons de l’art TEFAF (Maastricht) et PAN (Amsterdam). Dans le Top 200 de collectionneurs d’art du magazine Art News, il est à la 22e position, Bernard Arnault se trouve en 7e position, François Pinault au 125e rang…

Le musée Voorlinden a été érigé à Wassenaar, le Saint-Germain-en-Laye des Pays-Bas, où réside Van Caldenborgh, près de La Haye. L’entrepreneur a choisi cet endroit – un terrain de 40 hectares acheté 15 millions d’euros — pour faire construire un pavillon serein et transparent par Kraaijvanger Architects, une agence basée à Rotterdam, un bâtiment au service des œuvres, non de l’ego de son propriétaire. Les Kraaijvanger Architects se sont inspirés de l’architecture de la Neue Nationalgalerie (Berlin), de la Fondation Beyeler (Bâle) ou encore de la Menil Collection (Houston)… Un système ingénieux filtre la lumière du jour : prises, caméras, détecteurs de fumée et boyaux à incendies ont été savamment cachés. Intérieur et extérieur se confondent grâce à la façade de verre. Le célèbre paysagiste Piet Oudolf a pensé le jardin comme une chorale polyphonique de belles plantes vivaces, ainsi qu’il le fit précédemment pour Hauser & Wirth Somerset. Se calquant sur des concepts muséaux à succès, plus ou moins récents, le Musée Voorlinden ne s’impose donc pas d’emblée comme un principe de musée innovant.FM_zaal10_light

S’il n’y a rien de mal à aspirer à la perfection, la prise de risque est minime et, par conséquent, on reste dans le prévisible. Ce manque d’esprit aventurier s’exprime par exemple dans le fait d’avoir choisi Rudi Fuchs, ancien directeur du Stedelijk Museum à Amsterdam, comme curateur de l’exposition d’Ellsworth Kelly — le fait de posséder des Kelly n’étant pas en soi un signe de distinction auprès des collectionneurs, le minimaliste américain ayant joué par exemple un rôle de premier plan dans l’exposition inaugurale de la Fondation Louis Vuitton à Paris. Dommage parce que les œuvres présentées dans l’exposition « Bloemlezing » (Anthologie) ne proviennent pas uniquement de la collection du Voorlinden et de celle du Stedelijk mais du monde entier, illustrant le professionnalisme de Van Caldenborgh et sa capacité d’ouverture et de collaboration avec d’autres grandes collections.

L’exposition « Full Moon », concomitante, qui compte une cinquantaine d’œuvres de la collection, a pour but de stimuler l’imagination et prend comme point de départ un pur plaisir rétinien. Les œuvres sont présentées de manière intuitive, c’est au visiteur de tracer lui-même les grandes lignes de l’exposition. Les gardiens, tous de jeunes artistes, sont là pour donner des explications si nécessaire. Cependant ce parti pris subjectif ne mène pas très loin : il reste coincé dans des analogies visuelles ou portant vaguement sur le fond (des œuvres ayant un rapport avec le vert, avec des œufs, des nuages ou avec la peau). Le collectionneur belge Axel Vervoordt avait pourtant réussi à démontrer, au fil de présentations éclectiques dans le cadre de son cycle d’expositions « Artempo », qu’il est possible d’être beaucoup plus mordant. Enfin, la dernière section de Voorlinden est consacrée à sept œuvres (semi-)permanentes, certaines de grande taille, d’autres minuscules, très facilement accessibles à tous publics. Des œuvres de figures iconiques telles que Ron Mueck (Couple under an Umbrella), Richard Serra, Maurizio Cattelan (les « petits ascenseurs ») ou James Turrell (Skyspace) font l’unanimité sans vraiment créer de surprise ; la « piscine » de Leandro Erlich, en revanche, exposée à la Biennale de Venise en 2001, dépare carrément, juste bonne à faire des selfies…MuseumVoorlinden-RoniHorn-untitled-AntoineVanKaam-light

C’est peut-être le point faible des collections privées : elles reflètent les préférences et les coups de cœur du collectionneur. Étant donné que ce dernier finance les achats avec ses propres deniers, il peut se laisser aller à ses lubies, personne ne sera autorisé à lui dire quoi que ce soit. Mais à partir du moment où la collection devient publique, d’autres critères devraient pouvoir être pris en compte. Par certains côtés, ces préférences personnelles présentent un avantage sur les collections publiques — attachées généralement à suivre fidèlement les grandes tendances de l’histoire de l’art en construction — celui de donner naissance à des collections très différentes, très marquées. Dans le meilleur des cas, une collection privée révèle un grand intérêt pour un aspect particulier de l’art contemporain ou moderne, une « niche esthétique ». Une telle collection peut se révéler un atout au niveau (inter-)national et du point de vue du public : Antoine de Galbert, par exemple, a une prédilection pour l’art brut et les coiffes ethniques, Axel Vervoordt se consacre entre autres au groupe Gutai. En réalité, la plupart des collections privées se ressemblent et l’on y retrouve les mêmes artistes. La collection Caldic telle qu’elle est présentée ici est celle d’un généraliste au goût standard. À aucun moment elle ne fait preuve d’une grande originalité et ce n’est pas le choix d’artistes tels qu’Olafur Eliasson, Ai Weiwei, Pascale Marthine Tayou, Damien Hirst, Rineke Dijkstra, Francis Alys, Michaël Borremans — qui dominent le marché de l’art — ou les classiques comme Andy Warhol, Yves Klein et René Magritte, qui contredira cette impression. Le moment de plus grande excitation provient de la coloration locale apportée par des artistes néerlandais tels qu’Esther Tielemans, Katja Mater, Paul Kooiker ou Astrid Mingels que l’on ne connaît pas en dehors des Pays-Bas. Un autre aspect dérangeant de la collection est le fait que le concept de l’art propagé par le musée est plutôt limité, formaliste, et peu ouvert aux questions extérieures : la politique, la société. Seules quelques œuvres font référence à cet ailleurs ; la vidéo, la performance ou d’autres formes d’expression artistique plus alternatives sont également absentes.The performance2011 zonder-light

Les Pays-Bas connaissent une recrudescence de constructions de musées privés. Aux initiatives telles que celles de De Pont (Tilburg), Huis Marseille (Amsterdam) et Beelden aan Zee (Scheveningen) s’est ajouté celle du Museum MORE en 2015. Hans Melchers, autre magnat de l’industrie chimique, est le fondateur de ce musée spécialisé dans l’art figuratif néerlandais. En 2017 s’ouvrira le Lisser Art Museum de l’entrepreneur Jan van den Broek, propriétaire d’une chaîne de supermarchés. Le thème de sa collection : la nourriture [sic]. Dans ce contexte, le musée Voorlinden se distingue par l’envergure de sa collection, sa qualité et son approche. Il se mesure sans problème à ses homologues étrangers. Comparé à ses collègues français Pinault et Arnault, Van Caldenborgh est plus sobre et plus modeste. Cela s’exprime à travers le nom du musée (ni son propre nom, ni celui de son entreprise), le choix d’un bâtiment au service des œuvres plutôt qu’une architecture tapageuse, le manque de vantardise dans la collection et une véritable envie de partager le plaisir de regarder avec le public.

(traduction française : Ghislaine van Drunen)

 

 

 

 

 

 

 

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