Gaillard&Claude

par Patrice Joly

Les œuvres de Gaillard&Claude semblent parfaitement satisfaire à la définition d’un travail inclassable, adjectif passe-partout qui renvoie en général à la paresse de commentateurs ayant vite fait de cataloguer des artistes dont les productions ne présentent pas les attributs habituels de la répétition et de l’identification au premier coup d’œil. En l’occurrence ici, cet adjectif ne relève pas de la facilité d’écriture mais témoigne plutôt d’une véritable polymorphie en acte : touchant aussi bien au textile qu’à la sculpture, aux archives qu’aux instruments de musique, leurs investigations formelles témoignent de préoccupations renvoyant à la stratification sémantique de toute œuvre un tant soi peu complexe. Leur présence à l’intérieur d’une exposition intitulée Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants semble de ce fait tout à fait naturelle.

Patrice Joly : Pour l’exposition Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants vous avez réalisé un tableau d’où dépasse ce qui ressemble à un boyau, mais un boyau en matière chimique, plutôt molle ; il s’avère que cette forme et le tableau qui la supporte sont faits d’uréthane, matière qui risque de bientôt disparaître des chaînes de fabrication : pourquoi cette matière et pourquoi cette forme ? G&C : L’uréthane ne va pas disparaître tout de suite. Il est omniprésent dans notre quotidien mais camouflé. Ses domaines d’application sont très vastes et sa dénomination est multiple et changeante. La nouvelle peinture de nos vélos pour aller chercher nos paniers bio est en uréthane, on dort sur des mousses à mémoire de forme, on transpire à la gym dans des tops synthétiques et on calme nos troubles anxieux avec une pharmacopée dérivée d’uréthane… Si nous avons choisi cette molécule industrielle pour réaliser des bas reliefs colorés, c’est pour ses qualités de mollesse et d’expansivité difficilement maîtrisables à notre échelle. Et aussi parce qu’il n’est pas politiquement correct aujourd’hui de produire des objets en uréthane sans finalité vertueuse. Canaliser cette mousse dans un long tube souple est un exercice extravagant. L’objectif lointain est de produire une analogie de l’écriture. En donnant du volume par des boucles, des nœuds et des suspensions, on touche à la courbe d’une consonne, d’une voyelle ou d’une esperluette.

Gaillard & Claude, At Bernier Drouet-Anderlecht, 2018. Détail.
Vue de l’exposition, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris. Photo : © Jean-Christophe Lett

Cette analogie de l’écriture renvoie paraît-il aux fameuses lettres de refus d’Henri Michaux — qui habita Bruxelles quand il était enfant — republiées récemment dans un catalogue intitulé Donc c’est Non en hommage à la prose cinglante du franco-belge. Qu’avez-vous cherché à représenter dans cette œuvre : un certain esprit belge, mélange d’absurde et de non-conformisme ? Qu’avez-vous cherché à créer à travers l’emploi de ce matériau qui symbolise la relativité du progrès technique, une espèce de vanité postmoderne ?
L’anti-conformisme n’est pas l’apanage de la Belgique, mais comme le dit Michel François au sujet de l’exposition, on y est ‘assis entre deux chaises’. Un côté mi-figue mi-raisin y fait le quotidien, un enchaînement subtil de nuances sans ruptures radicales, en commençant par l’architecture et le gris du ciel. Baloney! procède de ce même enchaînement. C’est une pièce plus proche de l’absurde et du malaise que d’une originalité ou d’une authenticité éclairante. Nous avons tenté d’y intégrer la gêne, la négation, le désaccord ou la confusion, avec des attributs picturaux inopportuns et des indices textuels dans du mou.
Quant à Michaux, nous avions déjà présenté dans une exposition une de ces lettres trouvée dans des archives de musée et dans laquelle il refuse avec panache tout rapprochement possible avec son destinataire. Nous avons depuis longtemps un intérêt pour les artistes qui ont mis au point des stratégies créatives par le refus et la soustraction. Le ‘non, nein, no, né…’ est aujourd’hui en saturation dans les marqueurs de communication. Aussi, nous nous sommes pris d’affection pour l’usage d’expressions telles que ‘non peut-être’ qui veut dire en Belge ‘oui évidemment’ sur le ton de l’ironie, ou engage une difficile négociation.
Associer une mousse gloutonne à cette confusion du ‘oui mais non’ et ‘donc c’est non’ dans des gammes colorées disgracieuses produit une sorte de composition funeste faite d’inconforts et de pourparlers. Alors oui peut-être une vanité postmoderne qui sonderait les normes et leur présence insidieuse dans notre biotope.

Au mur : Gaillard & Claude, At Bernier Drouet-Anderlecht, 2018. Impressions numériques 2x68x82cm. Au sol : Gaillard & Claude, Sans Titre, 2015. Plâtre et supports d’enceintes 
118x47x21cm. Vue de l’exposition, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris. Photo : © Jean-Christophe Lett

Cette description semble parfaitement s’accorder avec le ‘concept’ contenu dans le titre de l’exposition Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants, à la tournure un peu contournée, comme dans l’exemple linguistique que vous choisissez et qui renvoie aux circonvolutions de la langue parlée belge pour affirmer un fait par son contraire. Votre travail est parsemé d’œuvres qui ont l’air de, sans l’être vraiment, ainsi de vos ‘instruments de musique’ qui font semblant d’en être tout en étant affublés des attributs d’une possible personnalité : est-ce ce jeu de cache-cache entre l’apparence et la réalité qui a motivé, à votre avis, le choix de Michel François de vous inviter à participer à cette exposition ?
Oui, l’invitation de Michel François témoigne d’une combinaison d’intérêts dont nous sommes familiers et à propos desquels nous avions déjà échangés quelques mots. Outre ce qui vient d’être dit, nous retenons qu’il cherchait dans nos propositions les attitudes qu’elles manifestent. L’exposition questionne comme il le dit ‘une certaine incommodité du corps’. Les postures de nos Baloney! et de nos instruments de musique ou des ensembles que nous produisons maintiennent généralement une ambivalence entre attraction tactile et abstraction fuyante. Nos œuvres s’accommodent du ridicule pour séduire.
C’est de là sans doute que vient cette invitation à laquelle il nous a été facile de répondre.

Image en une : Gaillard & Claude, Baloney!, 2020, polyuréthane, 165 x 121 x 16 cm.


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