Etel Adnan

par Patrice Joly

Saisons, Manuella Éditions, Paris, 2016. (Première parution 2008, The post Apollo Press, Sausalito). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martin Richet. Graphisme Sylvia Tournerie.

La poésie d’Etel Adnan procède par à-coups, petites touches, énonciations sèches, délestées du gras de tout bavardage inutile. Ces énoncés émaciés ont la justesse de leur fulgurance, ils atteignent leurs cibles comme autant de flèches acérées sans pour autant chercher querelle. Seulement des constats, des proférations de tous ordres. Ils s’alignent sur la multiplicité des manifestations de la nature et de ses habitants, animaux, arbres, fleuves, humains confondus. Déclinée dans la saisie de la singularité des essences saisonnières, sa poésie passe constamment d’un registre à l’autre, surplombant la course de la planète et les préoccupations de ses habitants d’un regard amusé mais jamais ironique. L’auteure semble préoccupée à se distancer des attachements de tous ordres pour ensuite se fondre avec la trivialité des objets qui peuplent notre quotidien, comme celle d’un smartphone qui, se mettant soudain à vibrer, vient déranger la sérénité de celle qui semble ne jamais souffrir de la profonde matérialité du monde mais au contraire s’en émerveiller.

Ainsi, des préoccupations terrestres, pour ne pas dire terre à terre, peuvent jaillir d’un flux de réflexions tout azimut qui allie la contemplation de l’ordre des choses et des plantes — la qualité de leur pousse, la brutalité des hommes, le bruit des villes — à des questionnements métaphysiques des plus profonds. Le tout dans un paragraphe qui ne dépasse pas les 500 signes : les quasi haïkus se succèdent en reproduisant la même formule qui, sous l’apparente simplicité, soulève des montagnes de questionnements.  

Etel Adnan est aussi peintre, une peintre qui compose des paysages en rassemblant des zones colorées qui délimitent des districts sur la toile, zones qui se juxtaposent et / ou se superposent, s’affrontent, plutôt qu’elles ne s’enchevêtrent : peut-on inférer de la forme d’une pratique de peintre l’écriture d’une poétesse ? Il semble en l’occurrence que ce soit plutôt le cas ici. Les poèmes d’Etel Adnan participent d’une démarche proche de celle de sa peinture, en tous cas se prêtent à la comparaison, quand bien même on se demande quelle pertinence il y a à comparer deux pratiques artistiques aussi éloignées. Ses agencements sémantiques occupent pareillement des territoires de pensée éloignés, réfèrent à des registres différents et ne semblent pas toujours, à première lecture, articulés, l’auteure préférant parfois le grand écart à la digression sur le même thème, quand bien même il arrive qu’un « sonnet » entier soit consacré à la poursuite de la même idée : il serait plus juste par ailleurs de parler de dérive, Etel Adnan donnant l’impression de laisser voguer ses pensées comme portées par le courant d’un fleuve tourbillonnant. Il émane de ces formes courtes une impression de fluidité qui contredit la clôture et l’isolement des phrases que nous évoquions plus haut. D’où le sentiment d’avoir affaire à une écriture paradoxale, composée de phrases disjointes mais qui au final forment une pensée fluide, parfaitement homogène. Un peu comme le serait un mur de briques multicolores dont la disparité n’empêcherait pas la solidité de la construction et l’unité de l’ensemble. 

Etel Adnan, Paysage de feu, 2017. ©Etel Adnan. Courtesy galerie Lelong & co, Paris.

L’ouvrage paru chez Manuella Éditions se présente comme un ensemble de quatre séries de poèmes qui renvoient sans trop de détours aux quatre saisons. Si la découpe de ces ensembles est nette, il n’en est pas forcément de même de la correspondance à leurs supposés contenus : les différentes parties n’étant pas titrées, il appartient au lecteur de se faire sa propre idée de la chose. De rares indices font allusion aux démarcations saisonnières, mais sans plus. Il est clair qu’Etel Adnan se soucie peu de suivre une quelconque succession temporelle qui renverrait au déroulé des fameuses saisons ; au contraire, il semble que ce qui lui importe, c’est de recréer la sensation d’un flux temporel parcourant notre existence, indépendamment de ces césures qui découpent l’année civile. Les saisons auxquelles fait référence le titre, renverraient plus à des saisons intérieures, déliées de toute espèce de chronologie. Le passage du temps ne semble pas avoir de poids sur les considérations de la poétesse qui le traverse à la manière d’un martinet zigzagant dans le ciel ou d’un avion de chasse percutant le décor azuréen. Si elle n’oublie jamais le prosaïsme du monde dans lequel elle vit, elle sait cependant capter la singularité d’un printemps à travers le mouvement d’un séquoia qui se couche : « La saison s’entête, certaines nuits, lourdes de bruits et de senteurs, les séquoias s’inclinent, palabrent, expriment leur étonnement. Ces athlètes magnifiques marquent leur territoire par des rites et cérémonies insoupçonnés, selon leur modalité inconnue. Les ondes sonores de l’océan s’entendent sur la Lune. »

Saisons se présente comme un petit ouvrage toilé à l’orange éclatant sur lequel est apposé le nom et le titre du livre, dans une vivifiante casse bleu électrique qui vibre quand on manipule l’objet. Une couverture qui nous renvoie irrémédiablement à la sobriété colorée des paysages peints d’Etel Adnan.


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