Chloé Quenum

par Elena Lespes Muñoz

Overseas

Les Bains-Douches, Alençon, 15.01-26.02.2021

Quand on pénètre l’espace des Bains Douches à Alençon, où l’artiste Chloé Quenum présente « Overseas », on est frappé par une succession de fenêtres qui percent les murs et se répondent en un jeu d’échos. Les fenêtres du lieu qui – sur notre droite – ouvrent sur les maisons de l’avenue de Courteille ; celles peintes en trompe-l’œil – par Morgan Charlery, Claire Trescarte et Victoria Zarki sur commande de l’artiste – et à travers lesquelles on devine un ailleurs curieusement proche ; et enfin ces dernières que dessine la lumière qui inonde le lieu, et qui rappellent, par leur glissement continu, le passage du temps.

Chloé Quenum, Overseas, 2020, peinture acrylique, vernis acrylique, bois, verre.
Photo : Romain Darnaud

Les peintures en trompe-l’œil, à même le mur, et les tableaux de Chloé Quenum donnent notamment à voir ou à deviner le feuillage large et cordiforme d’une Monstera Deliciosa, le froissement d’une chemise, les profondeurs bleues d’une mer ou l’opacité d’une nuit noire, les écailles hexagonales d’une écorce d’ananas ou encore l’esquisse d’une carte sur le rebord d’une assiette. Cette succession de détails, qu’un jeu d’échelle – oversize – nous fait voir à la manière d’un Gulliver chez les géants de Brobdingnag, déploie par-delà les murs du centre d’art, un ailleurs exotique dont l’image de carte postale nous apparaît familière. D’emblée placé·e·s dans un espace étranger – overseas – que la conjonction de lieux vient perturber, nous voilà indécis·e·s quant à notre situation : sommes-nous ici (à Alençon) ou ailleurs (dans une quelconque contrée exotique) ? Sommes-nous regardeur·se·s ou voyeur·se·s ? Ou plutôt, est-ce que cet ailleurs qui se dessine est le fruit de notre imagination ?

Chloé Quenum, vue de l’exposition Overseas, Les Bains-Douches, Alençon, 2021.
Photo : Romain Darnaud

Tout en nous dépaysant par un dispositif qui vient rompre nos repères spatiaux et temporels, Chloé Quenum interroge notre relation à cet ailleurs et au regard que nous lui portons et qui le construit. On devine ainsi à travers l’ananas toute l’économie décorative et gustative d’un fruit qui fonda l’idée même d’exotisme et participa d’une certaine mise en scène de la richesse et de la puissance, coloniale notamment (voir le tableau : Charles II présenté avec un ananas de Hendrick Danckerts, 1675-80). Une économie qui a impacté et façonné durablement ces paysages dits « exotiques » et dont notre imaginaire continue d’être abreuvé encore aujourd’hui. Comme le souligne Françoise Vergès, « l’expansion coloniale correspond à des transferts massifs de plantes d’un continent à l’autre dans un système économique asymétrique et inégal, à un mépris des savoirs vernaculaires, à des destructions, et à l’imposition de cultures agricoles à grande échelle pour servir les besoins des métropoles coloniales1 ». Au jeu d’échelle de l’exposition, s’ajoute celui de l’inventaire, fragmentaire, qui, dans sa forme presque encyclopédique, déroule dans l’espace les topoï d’une iconographie éculée, comme la nuque d’une figure féminine qui se dessine sur la ligne d’un horizon azuré ou les ornementations brodées d’un col de chemise d’époque.

En usant de procédés décoratifs, tels que le trompe-l’œil ou la représentation de motifs aux qualités décoratives (l’ananas ou la plante tropicale), Chloé Quenum élabore une esthétique sciemment naïve qui va de pair avec l’image biaisée qu’elle cherche à dévoyer. L’espace de l’exposition des Bains Douches nous est ouvert à la manière d’un exercice d’optique critique. Chevauchant la ligne de partage des eaux entre un réel tu et un imaginaire stéréotypé persistant, Chloé Quenum continue son travail minutieux de déplacement du regard pour interroger notre compréhension des formes. Elle conjugue ainsi à un style simple un argument impossible, celui d’un regard nourri d’une forme de colonialité2 contestée mais jamais complètement évacuée. Ainsi, malgré une cohérence globale, l’artiste évite toute linéarité dans une succession de « vues » et se refuse à toute clarté narrative. La lecture « historique » apparaît dès lors insuffisante tant l’actualité persistante de ces circulations, d’aliments mais aussi d’imaginaires, continue de sourdre dans nos quotidiens.

Chloé Quenum, Overseas, 2020, peinture acrylique, vernis acrylique, bois, verre.
Photo : Romain Darnaud

Au centre de l’espace, Teardrop, un œil géant qui est aussi un porte-manteau, nous regarde regarder l’ailleurs en même temps qu’il nous invite à regarder à travers lui, dans une inclusion successive de cadres qui réitère le dispositif rétinal. « Overseas » propose alors à sa manière une allégorie du regard en nous mettant, en tant que spectateur et spectatrice, au cœur d’un dispositif qui fait de nous le lieu de naissance et de construction de ce regard. Curieux voyage que celui qui nous éloigne pour mieux nous ramener à ce que nous-mêmes continuons de produire malgré nous : une image dite « exotique ». Avec cette nouvelle installation, Chloé Quenum poursuit sa longue recherche d’une focalisation juste – si tant est qu’elle existe, un doute que l’artiste cultive ouvertement –, cette quête patiente d’une bonne distance qui permette à l’œil de s’interroger : trop loin, trop près, en dehors, en dedans, etc. Le rassemblement fragmentaire et volontairement abstrait qui se déploie à travers les cadres en inox (trompe-l’œil) et en chêne teinté (tableaux) de ces « fausses » vues mobilise ici une rhétorique du regard qui nous rappelle sans cesse à notre devoir de vigilance vis-à-vis de l’acte de regarder, qui est aussi celui de construire « une réalité ». L’œil instigateur de Teardrop en est un rappel constant, un œil lumineux prévenant des écueils – rocheux – qui se dessinent à notre approche.


  1. Françoise Vergès, « Comment vivons-nous parmi les plantes ? », in M. Bouteloup (dir.), 36 short stories, Bétonsalon, Paris, 2017.
  2. J’emprunte ici le terme à Anibal Quijano qui parle de « colonialité du pouvoir », pour convoquer la manière dont la domination coloniale moderne a imprégné tous les champs du pouvoir capitaliste mondial d’aujourd’hui. Sur cette question voir notamment A. Quijano, « Coloniality of Power and Eurocentrism » in G. Therborn (éd.), Modernity and Eurocentrism, Stockholm, 1999.

Image en une : Chloé Quenum, vue de l’exposition Overseas, Les Bains-Douches, Alençon, 2021. Photo : Romain Darnaud

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