Children Power

par Laure Jaumouillé

FRAC Ile de France / Les Réserves – Romainville (19.05-06.06.2021), Le Château – Rentilly (19.05-18.07.2021), Le Plateau – Paris (19.05-19.12.2021)

Commissaire : Xavier Franceschi

Une triple exposition « pour », « par » et « sur » les enfants : tel est le défi relevé par le Frac Île-de-France qui, à l’occasion de l’ouverture de ses nouvelles réserves à Romainville, célèbre le thème de l’enfance. Dénommé « Children Power », ce projet ambitieux se décline tout d’abord au Plateau, avec une exposition « pour » les enfants, puis à Romainville avec une exposition conçue « par » des enfants et, enfin, au Château de Rentilly avec une exposition « sur » le thème de l’enfance.

Jusqu’aux débuts de la modernité, l’enfant est affublé de tous les attributs de l’adulte et on attend de lui qu’il se comporte comme un « petit adulte ». La reconnaissance de l’enfance comme nous la concevons aujourd’hui trouve son origine au 18ème siècle avec, entre autres, les écrits de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). On évoquera bien sûr Émile ou de l’éducation (paru en 1762), étroitement lié au Contrat social publié la même année. Tandis qu’il affirme la spécificité de l’enfance, Rousseau promeut une éducation ancrée dans la nature. Dès 1738, Chardin dépeint quant à lui un enfant absorbé dans un jeu avec une petite toupie (L’Enfant au toton, musée du Louvre, Paris). Ainsi, le 18ème siècle est caractérisé par la découverte et l’estime du monde de l’enfance, auquel on accorde dès lors un grand intérêt.

Vue de l’exposition Children Power / Une exposition SUR l’enfance, Frac Île-de-France, Le Château, Rentilly, 2021 / Photo : Martin Argyroglo

Dans nos sociétés occidentales, le monde de l’enfance est marqué par une multiplicité d’interdits. On se souvient du film célèbre de René Clément, Jeux interdits (1952). L’exposition du Plateau va à l’encontre de cette tendance, en inversant la logique de l’interdit : avec elle, ce sont les adultes que l’on prive de l’accès au lieu, tandis que les enfants y sont mis à l’honneur. Le communiqué de presse lui-même est privé d’illustrations. Les artistes de cette exposition ont été invités à produire des pièces spécialement conçues pour les enfants. Par respect pour ce parti pris, je n’évoquerai que le Rideau, qui tient lieu de seuil de l’exposition, conçu et réalisé par David Douard (2021)1. On notera également que les dispositifs de médiation, tout comme la programmation qui entoure l’exposition, ont été réalisés avec la participation des enfants – ces derniers apparaissant littéralement au cœur du projet.

Nous, adultes, qu’avons-nous fait de notre enfance ? L’enfant a-t-il totalement disparu en l’adulte que nous sommes devenus ou en reste-t-il des traces ? Garder un esprit d’enfance permettrait de retrouver une simple capacité d’émerveillement devant ce qui est et ce qui arrive. Est-il possible d’affirmer que les grands artistes voient le monde comme des enfants ? En 1863, Charles Baudelaire déclare : « Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté2 ». Il est certain que l’enfance contient une merveilleuse capacité à découvrir le monde en toute liberté. Platon, Descartes et Nietzsche, quelle que soit leur conception de l’enfance, y ont trouvé les éléments qui permettent de définir et de penser la nature même de l’acte philosophique : questionner, douter et renouveler notre vision du monde.

Laurent Grasso, Project 4 Brane, 2007. Installation audiovisuelle. Production du Frac Île-de-France en partenariat avec le Musée d’art contemporain de Rochechouart, le Parc culturel de Rentilly, le Centre Photographique d’Île-de-France et les Galeries Lafayette . En collaboration avec Pascal Grasso © Adagp, Paris / 2021 Crédit photographique : Martin Argyroglo

Au sein des réserves de Romainville – encore vides aujourd’hui –, le Frac Île-de-France présente une exposition dont les œuvres ont été sélectionnées par les enfants d’une école et d’un collège de la ville. La participation des élèves de CM2 et de 6ème apparaît comme le premier volet du projet « Sors de ta réserve ! », inaugurant un dispositif participatif ayant pour objet les nouvelles réserves du Frac. On y trouve une sélection surprenante d’œuvres d’artistes tels que John Baldessari (I Am Making Art, 1971), Bruno Botella (Oborot, 2012) ou encore Stéphane Calais (Jill 1, 2002). Par ailleurs, cet accrochage est élargi par deux ensembles d’œuvres occupant les espaces latéraux destinés à stocker à l’avenir les œuvres des collections. L’un des deux espaces est occupé par des dispositifs de diffusion, à l’image du Kiosque électronique de Cocktail Designers (2004), de Project 4 Brane de Laurent Grasso (2007), ou encore de la Vidéothèque mobile de Fabrice Gygi (1998). En outre, l’espace est ponctué de partitions d’artistes qui seront jouées par de jeunes musiciens issus de conservatoires de l’agglomération3.

Walter Benjamin affirmait : « Là où les enfants jouent, un mystère est enfoui4 ». S’agirait-il de cette part essentielle de nos rapports au réel, aux autres et à la vie qui se sont noués dans ces premières années aujourd’hui devenues opaques ? Il semblerait que nous restions captifs de ce temps des commencements, qui continuent de traverser notre vie entière. Enfants, nous vivons quelque chose de singulier et d’intense, qui, malgré l’oubli et le refoulement, continue à nous habiter –  qu’il s’agisse d’une épiphanie ou d’un souvenir malheureux, voire traumatique.

Rineke Dijkstra, Odessa, Ukraine, 10 août, 1993. Collection Frac des Pays de la Loire © Rineke Dijkstra Crédit photographique : FONTANEL B.

Le troisième volet de ce projet prend place au Château de Rentilly etse présente sous la forme d’une exposition sur le thème de l’enfance. On y trouve des œuvres issues du Centre national des arts plastiques et des vingt-trois fonds régionaux d’art contemporain. L’exposition s’ouvre sur une œuvre majeure de Christian Boltanski, Les Enfants de Berlin (1975). Selon l’artiste, « on porte un enfant mort en nous – nous, morts en tant qu’enfants – et plus on avance, plus on oublie cet enfant ». L’exposition présente des œuvres iconiques, telles que celles de Doisneau, mais aussi d’August Sander et de Diane Arbus. Parmi des artistes plus contemporains, on compte Laurent Montaron, Rineke Dijkstra, ou encore Michel François. Toutes les caractéristiques de l’enfance y sont présentées : l’innocence, la découverte, la curiosité, mais aussi le jeu, la pédagogie, l’éveil libidinal (on ne peut s’empêcher d’évoquer Freud), l’interdit, etc. Au travers de ces images, on décèle les traces d’une enfance « heureuse » ou « malheureuse », mais, avant tout, la liberté de l’insouciance.

Dans Les Ailes du Désir de Wim Wenders (1987), seuls les enfants peuvent voir les anges. Le film est ponctué de bribes du poème de Peter Handke, Chanson de l’enfance (dont la version allemande est, bien sûr, bien plus belle)5. Pour conclure, il est important de noter que, dans l’histoire de la chrétienté, Dieu s’est fait « enfant », à qui a été donné le rôle de racheter l’innocence perdue de l’humanité. Les bergers et les Rois mages sont appelés à se prosterner devant cet enfant. En outre, l’évangéliste Mathieu enjoint les fidèles à « se faire enfant », tandis que l’évangile selon Saint Marc (Chapitre 10, versets 13 à 16) cite les mots de Jésus : « Laissez les enfants venir à moi ». Plus loin, il affirme que le royaume de Dieu appartient à ceux qui « ressemblent » aux enfants. Cet imaginaire christique habite encore et toujours les sociétés judéo-chrétiennes dont nous sommes – volontairement ou non – parties prenantes. L’enfant étant tour à tour acteur, sujet et destinataire du projet, « Children Power » parvient à multiplier les points de vue sur ce thème et nous invite à un grand voyage au pays de l’enfance. Dans le prolongement de ces trois expositions, un ouvrage adoptant cette thématique sera publié, incluant des textes d’auteurs divers (cinquante-trois au total) tels que Robert Filliou, Hannah Arendt ou encore Michel Leiris.


  1. Je me permets malgré tout d’énumérer les noms des artistes ayant participé à ce projet au Plateau : Michel Blazy, Anne Bourse, Ulla von Brandenburg, Monster Chetwynd, Keren Cytter, Daniel Dewar & Grégory Gicquel, Bertrand Dezoteux, David Douard, Richard Fauguet, Ryan Gander, Jonathan Martin, Anouchka Oler-Nussbaum, Pierre Paulin, Jean-Charles de Quillacq, Tursic & Mille.
  2. BAUDELAIRE Charles, Le Peintre de la vie moderne, 1863, Mille et une nuits, 2010
  3. On trouve parmi ces partitions celles de Pierre Huyghe, Anri Sala, Société Réaliste et Thu-Van Tran.
  4. BENJAMIN Walter, Enfance, Éloge de la poupée et autres essais, Rivages, 2011
  5. « Lorsque l’enfant était enfant, Il ne savait pas qu’il était enfant. Tout pour lui avait une âme et toutes les âmes n’en faisaient qu’une. » (Extrait)

Image en une : Michel François, L. à l’atterrissage des avions, 1999, Collection Frac Île-de-France © Michel François / Adagp, Paris, 2021


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