Charlotte vander Borght

par Antonin Gratien

Charlotte vander Borght axe sa pratique autour de la sculpture, tantôt en déclinant un modèle de strapontin, tantôt en proposant des œuvres d’extérieur monumentales. Puisant dans l’histoire picturale, l’architecture et le design, la plasticienne réinterprète constamment la production industrielle, tant du point de vue des formes que de celui des matériaux. Sensible à l’accélération des flux et à l’obsolescence programmée, elle entend fixer une attention nouvelle sur « l’objet de tous les jours » en l’esthétisant. L’artiste qui vit et travaille à Bruxelles présente son travail à Paris dans le cadre de l’exposition Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants.

Antonin Gratien : Votre œuvre semble habité par la peinture, que ce soit sous la forme de larges aplats de couleur ou des motifs figuratifs rappelant des mailles de filet au vent… Quel rapport entretenez-vous à ce médium en général ?
Charlotte vander Borght : Mon introduction à la création plastique s’est opérée par là. Lors de mon arrivée à l’école d’art de Maidstone (Royaume-Uni), je me croyais peintre, jusqu’à ce qu’une professeure me dise : « Tu peins comme une sculptrice ». Ça a été une vraie révélation. Je suis ensuite passée par le Wimbledon College of Arts (Royaume-Uni) puis par l’ENSAV de La Cambre (Bruxelles) et j’y ai cultivé cette pratique que je considère comme mon médium de prédilection. Pour autant, je n’ai pas abandonné la peinture, bien au contraire. Dans mes œuvres, on retrouve l’héritage d’expressionnistes abstraits américains tels que Barnett Newman et une palette propre au modernisme pictural. Voilà pour le côté formel. Sur un plan plus conceptuel, la peinture s’est aussi révélée être un précieux outil d’individualisation.

Au sens où peindre sur un objet vous permet de le hisser du rang de « commun » à celui « d’original » ?
Ce qui m’intéresse, c’est la mobilisation d’un vocabulaire partagé, banal, pioché dans le quotidien. Cela se traduit par l’usage de PVC ou d’aluminium, le dessin d’une figure de cartoon sur une sculpture ou bien la fabrication en série — en atelier puisque je n’utilise pas d’imprimante 3D — , de pièces inspirées des sièges du métro new-yorkais. Ma démarche consiste à extraire des éléments de leur « habitat » naturel avec pour idée qu’en les détournant de leur chaîne de production habituelle, je puisse rendre ce qui appartient originellement au champ de l’industriel et du commercial plus « sensible » et, par là, plus humain.

Alors même que l’humain n’apparaît justement jamais dans vos œuvres ?
Ce n’est pas entièrement vrai… Sur l’une de mes sculptures d’extérieur, on peut deviner l’ombre d’une botte. Et précisément, ce que je représente à travers mes œuvres, ce n’est pas tant l’humain en tant que figure, en tant que corps biologique, que la trace de l’humanité. Mes dessins de tasses de café qui étaient exposés cette année à la galerie Clearing (New-York) rappellent par exemple une pratique quotidiennement partagée en même temps qu’un certain artisanat. Un savoir-faire spécifique, pris dans le fil de notre histoire, qui sera amené à évoluer. Chacune à leur manière, mes œuvres expriment l’humain comme multitude, comme lieu d’intersection entre des rapports techniques et sociaux élaborant un devenir collectif.

Motifs mouvants, vues de portes d’ascenseurs entrouvertes imprimées sur carton, photographies de camions… Quel rapport entretenez-vous avec l’idée de mouvement ?
J’ai envie qu’on fasse une pause. Nous vivons dans une époque d’accélération permanente. Flux d’informations, flux de marchandises, flux de personnes… Figer certains instants comme la fermeture d’une porte d’ascenseur, c’est produire une aura de mystère. En prenant un temps de regard sur un objet auquel on est si accoutumé qu’on ne l’aperçoit plus, les réflexions affleurent sans qu’en tant qu’artiste, je n’impose une quelconque orientation. D’ailleurs, on pourrait peut-être considérer mes travaux comme « froids » dans la mesure où ils ne racontent rien. Mon approche n’est ni dirigiste, ni séductrice. Elle est plutôt empreinte d’une forme d’austérité qui laisse le spectateur libre de son interprétation et fait germer des questions sans apporter de réponses définies. Stopper le mouvement sert précisément cet objectif. C’est dans les stases que je soumets au regard du public que résident un ensemble de potentialités suggestives.

Pour l’exposition collective actuellement présentée au Centre Wallonie Bruxelles, vous avez choisi de disposer dans l’arrière-cour deux photographies d’intérieurs de camions, fixées à des structures métalliques. Ces pièces inédites sont encore une référence aux flux internationaux ?
Les poids lourds font indéniablement partie du répertoire emblématique de l’intensification des échanges terrestres. C’est la première fois que je crée des pièces aussi monumentales. En présentant des intérieurs de camions à l’échelle 1, je voulais confronter le public au caractère imposant, massif, de ces modèles dont l’étendue du champ d’action est imperceptible au niveau individuel. Mais ce face-à-face n’a pas vocation à désigner une réalité spécifique. Là aussi, l’énigme esthétique est porteuse de sens. Certains songeront aux transports clandestins de migrants. D’autres y verront, comme une évidence, un écho à l’actualité sanitaire qui laisse augurer de nouvelles fermetures frontalières et donc un bouleversement dans l’acheminement des biens. Mais, sur un autre registre, les véhicules pourraient simplement faire référence au voyage. L’emploi de couleurs terreuses, pour l’une des structures métalliques, plutôt que le noir et jaune d’usage dans la production industrielle, rappellerait ainsi qu’un trajet n’équivaut pas simplement au passage d’un point A à un point B: il engage aussi une traversée de kilomètres de paysages, riche en tons, en reliefs et en écosystèmes.

Toutes les images : Vues des œuvres de Charlotte vander Borght, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris. Photo : © Jean-Christophe Lett

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