Le Théâtre de la cruauté

par Patrice Joly

Le Théâtre de la cruauté (Theater of Cruelty)

Casino Luxembourg

15 novembre 2025 – 8 février 2026

Curatrice : Agnes Gryczkowska

« Le Théâtre de la cruauté », l’exposition curatée par Agnes Gryczkowska au Casino Luxembourg fait expressément référence au titre de l’ouvrage éponyme d’Antonin Artaud. La commissaire reconnaît avoir été marquée par la puissance de ses productions littéraires, l’incandescence de ses écrits et de ses productions théâtrales ; de nombreux metteurs en scène et artistes de tout crin ont reconnu avoir ressenti de même. La curatrice polonaise s’inscrit dans une lignée d’admirateurs d’Artaud, qui continue, soixante-dix-sept ans après sa mort, à marquer les esprits. Si les références à Artaud et les reprises de ses pièces ont été légion, des expositions prenant pour thème sa pensée pour réaliser une exposition sont nettement plus rares. La proposition de Gryczkowska pour le Casino essaye de faire corps avec le traducteur du Moine de Lewis, rassemblant des œuvres qui résonnent avec son historiographie, mais aussi des archives en provenance de diverses origines et des œuvres contemporaines qui revisitent l’esprit d’Artaud en réactualisant sa vision.

Comment montrer l’intensité du théâtre d’Artaud via le biais d’une exposition d’arts plastiques qui, par définition, se démarque du spectacle vivant ? S’attaquer au monument Artaud, c’est se confronter à la difficulté de faire ressentir ce qui ressortit de tous les sens, où le visuel ne prédomine pas forcément ; mais c’est aussi se coltiner une radicalité extrême, une absence de concessions que l’auteur du Théâtre de la cruauté a toujours voulu mettre en scène, ou plutôt a voulu sortir de la scène, pour qu’elle vienne frapper de plein fouet la conscience du spectateur, qu’elle se loge dans sa corporéité même. Pour Artaud, la cruauté n’a rien à voir avec le sadisme mais plus avec le ressenti, l’émotion pure, et plus particulièrement la douleur, condition ontologique de l’humanité. Pour se faire et tenter de transmettre cette intensité du geste d’Artaud, la curatrice a adopté une stratégie d’encerclement, multipliant les approches pour essayer de rendre l’intensité de la scène vivante. En premier lieu, elle a fait installer un grand rideau noir tout autour de l’exposition, qu’il faut pénétrer afin de pouvoir déambuler entre les œuvres exposées. Ce premier dispositif rejoue le côté scénique, il est accentué par une lumière tamisée qui redonne de la solennité à l’ensemble et place le spectateur dans une ambiance de recueillement. Une fois franchi ce passage aussi symbolique qu’efficace dans la forme, nous voilà confrontés aux premières œuvres : les deux tableaux de l’artiste Pan Daijing nous plongent d’emblée dans le vif du sujet théâtral et, avant tout, dans ce que la pratique de la scène produit sur les acteurs quand cette pratique se veut totale : les graffitis et autres marques que l’artiste a laissés sur ces deux évents sont les traces de ses mouvements et les signes d’un ressenti que l’on devine heurtés, syncopés, brisés, interrompus. Plus que de longs discours, ils témoignent de l’état de transe dans lequel l’acteur, à la manière d’Artaud, peut s’immerger.

Lisa Lacroix © Galerie Chantal Crousel, Paris

Ces deux tableaux ménagent un passage nous permettant d’accéder à de rares manuscrits d’Antonin Artaud : il y a quelque chose de religieux dans la présentation de ces derniers dont l’écriture résonne avec l’œuvre précédente. Mais ce sont surtout les dessins qui expriment sans ambigüité la fièvre du poète dans ces figures de pantins disloqués qui font immanquablement penser à ce fameux corps sans organes, ce corps libéré de ses fonctions « mécaniques » qui a fait l’objet de multiples commentaires et développements dont ceux de Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe ne sont pas les moindres. À proximité de ces œuvres précieuses de l’écrivain, d’étranges objets à l’aspect repoussant nous plongent dans une atmosphère inquiétante : ce sont les machineries de scène que le grand metteur en scène polonais Tadeusz Kantor, lui-même grand admirateur d’Artaud, utilisait comme accessoires pour ses mises en scène : outre un piège à bestioles démesuré, une table d’accouchement à la rudesse dérangeante évoque les affres du « travail », de même que le précédent renvoyait sans détour à la souffrance de l’animal. Nous y voilà : l’évidence de la douleur se matérialise dans ces accessoires de torture et nous rapproche de la fibre artaudienne. Cette dernière réapparaît de manière plus enfouie dans les travaux de la française Liza Lacroix dont les peintures semblent exsuder le pourpre de son propre sang. L’expressionisme extrême de ses tableaux à la pigmentation explosive contraste avec les sombres poupées de Michel Nedjar, autant de momies pétrifiées recelant d’insoutenables récits d’existence. Mais pour coller au plus près de l’intensité du théâtre d’Artaud, il était difficile de faire l’impasse sur quelques-uns de ses plus proches continuateurs. Une série de moniteurs en cercle diffuse des extraits de vidéos des spectacles de Romeo Castellucci ; l’artiste italien passé par les beaux-arts est certainement le plus fidèle descendant du français dont on retrouve ici la plupart des ferments : l’intensité, le côté expérimental, l’usage d’accessoires bricolés, la radicalité et bien sûr le dépassement de la langue au profit de la présence des corps, des mises en scène qui ont pu passer parfois pour outrancières et provocatrices. On peut penser que Castellucci est allé encore au-delà de la scénique artaudienne en cela qu’à la différence de son illustre prédécesseur, il a imaginé une scène en mouvement qui ne s’interdit pas d’emprunter aux autres disciplines et qui ne s’embarrasse pas non plus de préventions envers le spectateur, cherchant la plupart du temps à le bousculer tant physiquement que moralement. Dérangeantes, les performances d’Angélique Aubrit & Ludovic Beillard le sont parfaitement ; ils nous immergent dans des univers glauques peuplés de zombies aux allures chancelantes, démoralisés à l’extrême : les personnages du duo, toujours coiffés de leurs lourds masques en bois déambulaient dans un labyrinthe spécialement créé pour l’exposition, accentuant par un effet claustrophobique assumé l’aspect cauchemardesque de l’installation. En admirateurs patentés d’Artaud, les deux jeunes artistes nous livraient une actualisation de son théâtre en nous renvoyant à un quotidien féroce où les laissés pour compte de la mondialisation côtoient les désespérés de la société d’abondance. Pour finaliser cette tentative de circonscrire et de réactualiser la pensée de l’écrivain français, l’exposition nous offre une surprenante vidéo d’Ed Atkins où un double numérique à la perfection dérangeante performe au piano une œuvre de Jürg Frey, Klavierstück II se composant d’une note répétée jusqu’à la nausée, une séance implacable où l’inconfort du spectateur semble se mesurer à la douleur consubstantielle de l’artiste.

Ed Atkins, Pianowork.

Head Image : Angélique Aubrit & Ludovic Beillard.


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