Interview Perrine Lacroix

par Mya Finbow

ITV Perrine Lacroix

Depuis trente ans, La BF15 se construit dans le mouvement, une histoire faite de déplacements, de reconfigurations successives et d’une exposition constante aux regards, aux usages, aux contextes. De la rue à la vitrine, des espaces publics aux marges, le lieu s’est affirmé comme un espace poreux, traversé par des engagements esthétiques et politiques, se tenant à distance des circuits dominants. La BF15 s’est ainsi inscrite au plus près des artistes et des œuvres en train de se faire, attentive aux processus, aux fragilités et aux temporalités de la création.

Directrice artistique depuis 2004, Perrine Lacroix a accompagné et façonné cette histoire en prolongeant l’identité expérimentale du lieu. Sa pratique curatoriale, étroitement liée à son travail d’artiste, privilégie les expositions personnelles, les projets pensés in situ, le temps long de la discussion et de la production, ainsi qu’une attention constante portée à la transmission et à la visibilité des artistes, notamment des femmes, et des scènes régionales.

Antoine Bellini et Lou Masduraud, From you through them to situation From them through situation to you, 2016. Photo et production La BF15.

En tant qu’artiste et directrice artistique, comment avez-vous articulé votre propre vision avec l’héritage du lieu et les attentes artistiques, institutionnelles et territoriales qui s’y projettent ?

Je suis restée assez fidèle aux envies de Claire Peillod (directrice de 1995 à 2003), celles « de montrer ce qui ne se montrait pas […] de prendre part, d’affirmer quelque chose qui engage l’exercice du goût et la responsabilité citoyenne. » J’ajouterais qui engage l’altérité, la curiosité et l’émotion. Je suis devenue commissaire par extension de ma pratique artistique. Ça s’est fait naturellement, comme une évidence, l’important étant de participer, d’une manière ou d’une autre, à l’élaboration de cette matière mouvante qu’est la création. L’art en train de se faire est un endroit plein de promesses.

À mon arrivée à La BF15 en 2004, ma première (intime) motivation était de donner plus de visibilité aux artistes femmes, de tenter de réduire la disparité vertigineuse et criante de ce début de xxie siècle. Sujet qui m’interpelle autant en tant qu’artiste qu’en tant que femme.

J’apporte aussi une attention particulière à la scène régionale où il n’y a pas moins de cinq écoles d’art et de nombreux artistes. Lors de la prochaine biennale, j’invite tous les visiteur·euses à prolonger leur séjour pour visiter les lieux de diffusion, associations et ateliers d’artistes. Il y a un vrai paysage à découvrir.

Èlodie Seguin, Transparence sans transparence, carton-bois, encres, 2024. Photo et production La BF15.

Mon autre conviction est la transmission (après des années d’ateliers d’initiation à l’art contemporain pour les enfants dès 1992 à Naples puis à Lyon jusqu’en 2017).

L’art permet d’aborder une grande diversité de notions et sensations nécessaires à la compréhension de notre monde pluriel.

À La BF15, l’accueil du public l’après-midi comme celui des enfants le matin n’est plus à prouver. Accompagnée par un·e volontaire en service civique, Florence Meyssonnier, en charge de la coordination et des actions culturelles, reçoit les scolaires lors de visites-ateliers adaptées par niveau. Ainsi, au sein de chaque exposition, les classes rencontrent une pensée, un univers et une pratique.

La BF15 s’est construite comme un lieu d’expérimentation et de soutien à la création contemporaine. Comment cette identité s’est-elle affirmée au fil des années, et comment a-t-elle évolué ?

Il est important de prendre soin de notre culture, soin de notre capacité à imaginer. Dans ce sens, La BF15 œuvre pour offrir aux artistes le cadre le plus propice à l’expérimentation. J’invite des artistes de différentes générations et différents champs qui élaborent chacun·e une écriture singulière, avec un engagement plastique et poétique fort. Il s’agit même souvent de premières expositions. Les artistes sont convié·es en amont pour prendre le temps d’échanger et de construire ensemble, de pratiquer l’espace, d’habiter le travail en cours, envisager la recherche in situ, la faire et la défaire. J’adore ce moment où tout est envisageable et tout se dessine.

Chaque invitation est une opportunité de penser un projet spécifique, en adéquation avec le lieu et son environnement, en lien avec le contexte spatio-temporel, le « ici et maintenant ». Il s’agit essentiellement d’expositions personnelles pour privilégier un univers et mieux s’en imprégner, pour qu’une adoption mutuelle opère, pour créer un contexte et favoriser une rencontre avec le public afin qu’une immersion dans l’œuvre advienne. Ce sur-mesure permet de tisser des liens avec notre territoire proche ou élargi, et de développer des partenariats nécessaires pour mener à bien les projets.

Sara Chang Yan Sur un plan qualitatif, #23 #24 #25 2022 acrylique, crayon de couleur, incisions, découpages sur papier. Photo et production La BF15.

L’année 2025 a été l’occasion de réactiver dans chaque exposition une œuvre produite durant ces trois décennies. Créer des dialogues d’artistes, faire des liens entre les différentes pratiques et générations, c’est honorer les constellations propres à une programmation, c’est révéler la pérennité des œuvres, et revendiquer l’importance d’un accompagnement sur mesure et l’intérêt de l’aide à la production.

L’exposition actuelle avec Béatrice Balcou mobilise des notions de rituel, de soin et d’attention portées aux œuvres et à leurs conditions d’apparition. Comment cette invitation s’est-elle construite, et qu’est-ce que cette exposition permet d’explorer, selon vous, dans la relation entre œuvre, institution et public ?

Le travail de Béatrice Balcou rassemble des préoccupations chères à La BF15. Il prend soin des œuvres tout en invitant à une autre temporalité du regard. Aussi, il rend visibles les métiers et gestes qui participent à leur mise en œuvre. Ainsi, les subtiles cérémonies que Béatrice réalise depuis 2013 consistent à installer et désinstaller une œuvre avec les gestes du régisseur, devant un petit nombre de spectateurs. Pour nos 30 ans, elle a réalisé une Cérémonie (sans titre #23) à partir d’une œuvre immersive qu’Élodie Seguin a conçue sur mesure pour La BF15 en 2024 autour de la lumière et de la transparence. Aussi dans la première salle, Béatrice propose huit cimaises en bois. Les Pièces assistantes, pour cette exposition, sont en attente d’œuvres d’artistes femmes du Bauhaus qui ont dû faire face à différents obstacles pour s’imposer. Clôturer l’année anniversaire de La BF15 avec une telle exposition souligne toutes ces attentions communes que nous portons à la création.

Une édition consacrée aux dix dernières années de la BF15 vient de paraître. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette publication ?

Diego Guglieri Don VitoPerdu ce parterre de fleurs, las de m’allonger, 2023, transats, peinture acrylique pulvérisée sur toile. Exposition Balade sans fin avec Georges Rey
 

Après un incendie en 2013, durant lequel a disparu une partie de nos archives, s’est imposée à nous la nécessité de réaliser une édition, « La BF15 2015-2004 ». Aujourd’hui, c’est une nouvelle décennie qui s’écoule avec « La BF15 2025-2015 ». Ces deux tomes matérialisent le cheminement de la programmation afin qu’elle puisse être parcourue différemment, non plus à travers l’expérience de l’œuvre dans l’espace, mais à travers celle de sa représentation dans le temps et dans l’intimité des pages. Entre nos mains, l’histoire s’écrit au fur et à mesure des propositions révélatrices des questionnements multiples qu’activent incessamment les artistes dans leur expérience du sensible. Les modes de pensée comme de production varient, en lien avec les problématiques contemporaines, sociétales, écologiques, économiques. Parcourir ces pages révèle l’évolution des enjeux et préoccupations qui nous animent au fil du temps. Assister et participer à ce mouvement est un privilège.

Le modèle associatif implique une grande flexibilité mais aussi une forte précarité. Comment traverse-t-on vingt ans d’existence dans un contexte de financements instables et de mutations constantes des politiques ? Et quels sont les défis majeurs auxquels La BF15 doit faire face, tant sur le plan artistique que structurel ?

Il nous faut inventer en permanence de nouveaux modes de collaboration et de production.

Actuellement, avec notre homologue bourguignon, nous initions le programme BIS, un échange de bons procédés entre deux territoires et deux structures d’art contemporain : La BF15 à Lyon et Interface à Dijon. Ce programme confirme l’envie de mutualiser nos réseaux, nos pratiques et nos moyens de production tout en offrant des conditions de travail et d’exposition privilégiées aux artistes émergent·es. Une programmation commune où se croisent en concomitance deux expositions reposant sur une complicité entre deux lieux associatifs et deux scènes artistiques.

Malgré le soutien de la Ville de Lyon, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et du ministère de la Culture/DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, nos moyens sont très modestes. Nous devons de plus en plus avoir recours aux partenariats et mécénats. La recherche de financements est un vrai travail qui demande énormément d’énergie et nous détourne de notre propre mission. Sachant qu’en fin de course, ces soutiens privés bénéficient de réductions fiscales, c’est beaucoup d’énergie et de détours pour en fin de compte une même dépense publique.

Façade par Eric Hattan, 2011

Dans le contexte actuel, il est indispensable que nos structures d’utilité publique perdurent et se propagent. Depuis plus de trente ans, à Lyon, s’est tissé un réseau d’associations qui accompagnent le travail des artistes et veillent à leur bonne diffusion. Ce tissage permet aux artistes de trouver un terrain propice à la recherche, sans préoccupation de valeur marchande. Il offre des espaces tremplins entre l’apprentissage et le réel, des passerelles entre l’atelier et le commun. Ce sont des lieux où on a le droit de se tromper, le droit de tenter, d’expérimenter, le droit à la tolérance comme à l’irrévérence, des lieux qui défendent la liberté d’expression, en dehors des normes et de l’institution. Chaque structure participe à sa manière à ce que l’art demeure à la portée de tous·tes, et ce, gratuitement ; ces qualités de propositions et d’hospitalité sont précieuses, peu d’autres espaces offrent semblable service. Chacune est portée par des équipes passionnées et impliquées malgré la frugalité de leurs moyens.

Dans un pays dont la culture est saluée par le monde entier, et dont l’impact économique est significatif (on parle de milliards), trop de travailleur·euses de l’art vivent dans des conditions précaires. Le 18 décembre dernier, la proposition de loi pour la continuité des revenus des artistes-auteurs et l’accès à des droits sociaux décents a été balayée d’un revers de la main par le Sénat. C’est affligeant.

Il ne faut pas abandonner celles et ceux-là mêmes qui nous permettent de prendre du recul sur notre réalité tout en zoomant dans ses spécificités. C’est tout un système qu’il faut repenser et valoriser au sens propre comme figuré.

Head image : Eric Hattan, installation sur la façade de la BF15

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