Jill Magid au M Museum

par Antoinette Jattiot

Jill Magid opère en infiltrée. Depuis la fin des années 1990, l’artiste états-unienne investigue les rapports – économiques et symboliques – qu’entretient l’art avec les réseaux de pouvoir. Depuis le détournement d’écrans d’informations du MIT (Massachusetts Institute of Technology) en moniteurs de surveillance, elle pénètre avec méthode dans des systèmes souvent secrets ou privés, en endossant le rôle d’agent. Si pour certaines œuvres elle s’entraîne jusqu’à remplir des fonctions d’exécutions professionnelles exceptionnelles1, être agent est surtout une discipline. Suivant l’étymologie latine du terme agere (agir), Magid s’intéresse à l’impact de ses opérations et à leurs conséquences à long terme. À travers des domaines aussi vastes et spécifiques que les technologies de surveillance (de la police de Liverpool à celles des services secrets néerlandais AIVD) et les NFT (Non Fongible Token), ses œuvres décortiquent des organisations liant des structures institutionnelles – monétaires2 et métaphoriques – à des individus. Les relations personnelles au long cours qu’elle développe avec ces entités lui permettent d’entrer dans des phénomènes bureaucratiques et légaux a priori inaccessibles. L’œuvre multimédia – entre sculptures, textes, films et performances –produit une narration et de nouvelles formes qui excèdent de loin le statut documentaire des recherches et interactions sociales de départ. L’artiste dit se positionner « comme une protagoniste [s’]utilisant elle-même, comme un outil, pour pénétrer des systèmes et les questionner ». C’est un procédé qui crée des situations subtiles et dramatiques dont se dégage un sentiment cinématographique, confiait-elle au sujet du film The Proposal3. Pour son premier long-métrage, elle s’est attaquée à l’histoire controversée de la récupération et de la gestion pour le moins équivoque des droits de l’œuvre de l’architecte mexicain Luis Barragán (1902-1988) par la société suisse Vitra. 

Vue d’installation The migration of the Wings, 2023, M Leuven, photo : @ Kristien Daem for M Museum 

À la suite de la saga Barragán4, la première exposition monographique de Magid en Belgique (musée M, Louvain) poursuit ses réflexions sur les questions de gestion d’une œuvre, de droits d’auteur et de propriété intellectuelle. Dans un style moins documentaire que le travail précédemment cité, le film « The Migration of the Wings » est une méditation sans voix off, poétique et néanmoins politique, sur la trajectoire d’un retable. « The Migration of the Wings » prend pour point de départ le « Polyptyque du Saint-Sacrement » (1464-1468) de Dirk Bouts, mieux connu sous le nom de « La Dernière Cène ». Ce n’est pas tant la maîtrise de la perspective et la délicatesse des détails dont le chef-d’œuvre flamand tire son aura, que la dichotomie entre le centre (« The Migration ») et les panneaux latéraux (« The Wings ») qui a interpellé Magid lors de ses prospections dans les collections du M. Les épisodes controversés et tus par l’histoire de l’art des parties latérales s’opposent au silence et aux regards placides de Jésus et des apôtres autour du repas central qui donne son titre à l’œuvre.

Commandé par la confrérie du Saint-Sacrement au début du xve siècle, le retable évoque une époque particulièrement hostile aux Juifs : « Une présumée profanation d’hosties aurait eu lieu à Bruxelles en 1370, ce qui a entraîné l’exécution de certains d’entre eux. Dès lors, les chrétiens ont vénéré les hosties prétendument retrouvées comme le Sacrement du Miracle. En hommage à l’hostie miraculaire, liée à l’un des récits antisémites les plus persistants du Moyen Âge et reconnus par l’Église jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le tableau propose une nouvelle version de la Cène5. » Traitées comme des marchandises, les parties latérales ont été ensuite retirées et vendues par l’Église au xviiie siècle. Les peintures sont placées en Allemagne avant d’être restituées lors du traité de Versailles, puis transportées à nouveau par les Allemands, dans une grotte, en 1942. Amputé à différentes reprises, le retable traduit des questions d’accessibilité et d’usage d’une œuvre qui devient un objet politique. De par la nature et les récits croisés de l’Ancien et du Nouveau Testament, il devient pour Magid le prétexte d’une réflexion élargie sur la Diaspora. 

« The Migration of the Wings » s’intéresse à la marge de manière poétique. Présenté en diptyque, le film est accompagné de plusieurs fac-similés des charnières du triptyque produites en bronze (« Bearings », 2023) ainsi que d’une mézouza (« Host Desacration », 2023) réalisée à partir des pages d’un livre (« Mezuzah », 2023) reproduisant le retable. Dans la tradition juive, la mézouza est suspendue au montant d’une porte d’entrée, par exemple, pour indiquer les racines juives d’un foyer. Avant de découvrir le film, l’ensemble de ces objets suggère à la fois les idées d’origine et de déplacement. Disposés comme des pièces à conviction évoquant l’investigation en amont, ces objets, associés à des textes – tel le compte rendu sur les conditions de l’enlèvement par les Allemands en 1942 –, permettent de saisir les ambivalences de l’œuvre pendant ses possessions successives, depuis sa création jusqu’au xxe siècle. L’ensemble dresse un tableau du contexte, marqué par une perpétuation de la violence et des glissements de propriété de l’œuvre. Mais à qui revient-elle désormais ? De retour dans l’église Saint-Pierre de Louvain depuis 1945, le Saint-Sacrement fait partie des collections muséales du M. Encore étroitement liée à la Ville, et ce malgré la séparation de l’Église et de l’État depuis 1831, la collégiale qui expose le triptyque partage la responsabilité de l’œuvre avec l’institution muséale en charge de sa conservation. L’ambiguïté sur les questions de conservation demeure, comme le souligne Valerie Verhack, la curatrice de l’exposition. 

Vue d’installation The migration of the Wings, 2023, M Leuven, photo : @ Kristien Daem for M Museum 

À l’origine, les panneaux étaient montrés ponctuellement aux fidèles et leur ouverture était mise en scène de manière théâtrale, à l’inverse de leur actuelle présentation frontale. La place faite au corps dans l’installation de Magid ramène aux notions de mobilité, de visible et de caché, à la question du temps et à la tradition juive. Selon Francesco Careri, citant Bruce Chatwin : « […] aucun autre peuple n’a ressenti avec autant de force que les Juifs les ambiguïtés morales de la sédentarisation […] Yahvé, à l’origine, est un Dieu du Parcours.6 » Magid donne à voir l’œuvre autrement que dans l’état figé de son exposition contemporaine. Elle la ranime dans les complexités de son ancrage juif et chrétien, nomade et sédentaire. Dans l’installation, les deux écrans du film ne peuvent être regardés simultanément. C’est en tournant autour, plusieurs fois et lentement, que l’on découvre les images de chaque pan. L’une des parties du film se concentre sur la manipulation des différentes parties qui composent le triptyque, lors de sa mise en caisse – des mouvements méticuleux qui rappellent la matérialité de l’œuvre en tant qu’objet. L’autre partie retrace les étapes des déplacements successifs de l’œuvre. Le souvenir du passage des panneaux latéraux dans l’actuelle pinacothèque de Munich, où la grotte est rendue palpable par l’équipement sonore, alors visible dans les espaces qui ont été filmés. Des micros et des enceintes sont positionnés dans l’image et confèrent une présence quasiment humaine aux tableaux absents. La bande-son, réalisée grâce à une technologie de réponse impulsionnelle, renforce l’impression du passage du temps. Comme un message subliminal, le son de la clarinette rappelle également celui du « Quatuor pour la fin du temps » d’Olivier Messiaen composé en 1940, lorsqu’il fut prisonnier dans un camp nazi. L’enquête sur l’œuvre se mue en œuvre, et un sentiment de liberté s’en dégage par l’introspection dans laquelle elle nous plonge. Les effets de réverbérations et d’échos renvoient par ailleurs aux ondes de choc produites par les œuvres de l’artiste qui stimule le débat et la circulation d’idées. Dans « The Proposal », c’est l’annonce de la fabrication d’un diamant à partir des cendres de l’architecte7 qui rend sonore l’architecture de Barragán, notamment par le tollé médiatique qu’elle déclenche. Ici, les espaces semblent habités par l’esprit des ailes du retable. Telle une rumeur, les bruits de l’œuvre suggèrent ces relations fantomatiques toujours sensibles. 

Le retable, devenu à une époque monnaie d’échange, contient – comme toute œuvre –différents niveaux de valeurs et d’esthétiques. En parallèle du M, la présentation concomitante de sa nouvelle production NFT à Beaubourg8 renvoie le film « The Migration of the Wings » à un contexte technologique contemporain, dont les systèmes complexes le lient à l’économie, l’art et le pouvoir. Avec « Out-Game-Flowers », une série de bouquets de fleurs parmi les plus précieuses, cueillies et hackées depuis les codes sources de jeux vidéo, comme Zelda ou Super Mario, Magid ne produit pas seulement de beaux ensembles numériques et spéculatifs. « Le NFT est essentiellement la réponse du capitalisme à la question de savoir comment prendre quelque chose d’infiniment reproductible et le rendre adéquat et unique, ce qui est assez fascinant selon moi, et très lié à l’appel d’offres dans ce projet et, aux statuts juridiques de la propriété », souligne-t-elle. 

Ses processus créatifs définissent le résultat qui, souvent, résiste à des lois et des caractéristiques prédéfinies par les textes. Parmi d’autres artistes qui réfléchissent à la subversion des droits intellectuels, citons, comme l’occasion d’un hommage, Kobe Matthys (1970-2023) récemment disparu. Pendant vingt ans, son œuvre Agence a examiné des cas de jurisprudence sur des sujets ou des objets, dont la nature exprime une tension et brouille les frontières entre original et banal, individuel et collectif. A priori moins objective qu’Agence, dont les gestes semblaient plus détachés et suivre des protocoles précis, la pratique esthétique et visuellement poétique de Magid partage avec celle de Matthys une même friction avec la fiction, dont la limite n’est jamais loin. 

1 Lincoln Ocean Victor Eddy (2007) ; Evidence Locker (2004) ; The Spy Project (2005-2010).
2 Citons notamment parmi les projets récents Tender et Tender Balance.
3 « L’étrange histoire des archives Barragán : en finir avec le scandale de l’architecte transformé en diamant », Slate, Elodie Palasse-Leroux, octobre 2022.
4 En parallèle de la réalisation du film, Magid, engagée dans le projet depuis plusieurs années, a présenté des chapitres de ses recherches sous différentes formes et expositions. Un exemple est Woman with Sombrero, The Barragán Archives, Centre Pompidou (2022).
5 Texte de l’exposition.
6 Francesco Careri, Walkscapes. La marche comme pratique esthétique, Actes Sud, Arles, 2013.
7 À ce sujet, « Auto Portrait Pending » (2005) est un contrat qui engage l’artiste à ce même procédé. Magid a signé un contrat avec une compagnie pour fabriquer un diamant à partir du carbone issu de sa propre crémation.
8 « Hand-Hacked Bouquet 1 » a été récemment acquise par le centre Pompidou et fait partie de l’exposition collective NFT – Poétiques de l’immatériel, du certificat à la blockchain

Vue d’installation The migration of the Wings, 2023, M Leuven, photo : @ Kristien Daem for M Museum 
Hand-hacked Bouquet 1 (Out-Game Flowers), 2023. Animation 3D sonorisée, 1920 x 1080 px, boucle. Courtesy the artist and Artwrld.

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Head image : The Proposal, 2016
2.02 carat, blue, diamant brut avec la micro inscription au laser ‘I am whole heartedly yours’, sertissage argent, boitier, documents.


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