Julie Béna

par Anna Kerekes

Quand la fiction apparait pour offrir une hypothétique vérité.

Je tire le rideau rouge. Pourtant, Céline Kopp, la commissaire de l’exposition parlait d’un lever de rideau sur une pratique artistique des dix dernières années. Je rêvais du théâtre au toucher doux du tissu, mais pas ce soir. Confusion de départ, au contact du velours, entre ma perception, mes attentes et leurs rencontres avec le Magasin et les œuvres de Julie Béna. Ma curiosité fait écarter le rideau au seuil de l’exposition. Ferai-je un bon voyage ? Je m’étonne de la lourdeur du rideau et de sa capacité d’isoler des mondes.

Julie Béna, « Parodie », vue de l’exposition au Magasin CNAC, Grenoble, 4 octobre 2025 au 5 avril 2026. © Magasin CNAC, Courtesy de l’artiste.
Photo: Tomas Souček. De gauche à droite : Julie Béna, Parodie, 2025 ; Riding Horses, 2024. Courtesy de l’artiste.

D’un pas décidé, j’entre dans une première salle. Serait-elle une scène d’intrigue ? Rien n’est ordinaire dans ce décor. Aurai-je une énigme à résoudre ? J’entre sur un parquet. Un enjeu de prise d’importance de l’artiste et du spectateur ? Nous aurons des rôles à échanger sous les projecteurs. Un voyage dans lequel nous rencontrons nos multiples assignations identitaires et nous finissons par nous en émanciper. Personnellement, j’aimerais tant me débarrasser des commentaires sur mon petit accent que je ne devrais surtout pas perdre. La confrontation perpétuelle aux jugements, à l’exclusion et l’inconfort. Le miroir de l’artiste : Hongroise en France, Française en Tchéquie.

Entrée sur parquet, je me sens dans la salle de bal d’un château. Si je suis bien l’intonation du commentateur télévisé, que j’assigne à mon tour à son accent nord-américain, je suis plutôt aux États-Unis. Projeté au mur, il apparaît en traversant un rideau bleu. Changement de décor, glissement de terrain. L’association du sol immaculé s’opère : un bowling apparaît.

Au milieu de la salle, un personnage féminin transparent, de la taille d’une petite poupée, éclairé d’en bas, cheveux bouclés, en petite robe. Elle tient un doudou ourson dans une main et une boule de bowling dans l’autre. Elle tourne lentement en haut d’un fauteuil rond et rouge. Au mur, des images projetées. Plus de plateau de télé, mais une forêt. Il y a une[EF1]  enfant habillée en Pierrot, suspendue dans les branches d’un arbre, puis un personnage déguisé en ours brun montant le tronc d’un pin et aussi un autre, caché derrière un autre tronc. Celui-ci ressemble à la poupée. S’agit-il d’un jeu de double ? Passée au cinéma, elle a des couleurs : perruque blonde, une pointe de rouge à lèvres qui déborde sur les joues de temps à autre, col bleu clair, ruban fin et rouge, robe blanche avec manches courtes, bouffantes, jupe courte bleu clair, collant blanc et petites ballerines noires. Elle piétine dans l’herbe. Des petits sauts nerveux. Où va-t-elle ? Où m’amène-t-elle ?

Tout a son importance : le décor, mais les costumes aussi. Je ne suis pas au théâtre, mais j’entre sur un parquet où je ne vais pas danser, mais je vais jouer ? Avec ces trois-là : Pierrote, Teddy The Bear et la fille ? Qui est-elle ? What’s my line? Sur le plateau, le jury tente d’y répondre. Elle ne fait que sourire, même dans son malaise. Est-elle contente ? Devrait-elle aimer cela sans consentement et briller malgré tout ? Cela vire du comique à l’horreur.

Tout d’un coup, elle devient triple : elle est comme tout à l’heure, mais elle est aussi un autre, homme déguisé, et une autre, petite fille. Shirley Temple, une enfant actrice, vedette américaine des années 1930 ? Julie Béna était aussi comédienne, enfant. Mais ce n’est pas elle ni Shirley. Le jury statue : c’est Dirty Shirley. Sale en raison d’un cocktail mondain éponyme. Nouvelle coïncidence avec l’univers de l’artiste : journées à la Villa Arson, nuits obscènes au boulot.

Cela donne le tournis, il faut s’asseoir un peu. Besoin de confort avec un twist, un cocktail le ferait. Le fauteuil est bien conçu : spécialement confectionné pour cet espace, celui d’un voyage entre la fiction et la réalité, entre elles, Julie Béna, Shirley Temple, Dirty Shirley, Pierrote, la poupée, entre elle et lui, le double masculin déguisé en Shirley ou Teddy The Bear, entre le spectateur, elle et lui.

Mon regard se balade sur les murs en cherchant des éléments sur lesquels me raccrocher. Toujours dans la même salle au parquet. J’aperçois une sculpture proche de l’entrée avec une série de personnages : araignée, mouche, flamme de bougie, cheveux, collerette. Où mènent-ils ? Il faut savoir lire les traces. Pister l’artiste : un personnage changeant qui est hanté et qui hante les visiteurs à son tour avec ses histoires. Il y a des personnages présents, mais aussi absents. Un père fantôme ? Un enfant jamais né ?

Ce sont des histoires sordides, invraisemblables, tourmentées, poignantes, qui évitent le pathos. Drôles, mais… juste avec une petite tournure qui les déplace. Le twist tant attendu. Si c’est de l’humour, alors il est noir. Une écriture tressée de plusieurs lectures (systématiquement créditée dans ses films). C’est la parodie d’une vie dans les normes. Elle est attirée par les misfits. Une grande puissance dans l’actualité des récits aplatis. 

J’entends des petites voix, des chuchotements d’enfants. Le vernissage des kids. Quand je visite des expositions avec ma fille, j’en profite doublement, et pour elle et pour la petite fille en moi qui n’a pas eu l’opportunité de faire ainsi. J’en ai bien fait des expositions, mais pas avec une bande de copains avec qui nous pourrons faire notre nouvelle base au Magasin, dans le décor de ces personnages ambigus.

La traversée d’une succession d’univers fabrique une visite en guirlande. Les figures clés cadencent les installations dans les salles où sculptures en métal noir, en dentelle de couleurs, vidéos projetées ou présentées sur écrans se complètent. Elles sont multiples et proviennent tantôt d’un conte de fées, du carnaval, du théâtre, du jeu vidéo. Ce sont des allégories ou des alter ego comme celui de ce premier Arlequin, après la première salle. De taille humaine, il est installé sur les assises et penche sur son genou avec le visage doré. Il tient dans la main une marionnette de clown vêtu de vert.

L’Arlequin et Pierrot signifiaient des saisons et des classes sociales dans la commedia dell’arte. Le fou du roi, le bouffon (« jester » en anglais) et le joker avaient comme rôle de « porter la voix de la vie ». Le clown du cirque amuse son public par le détournement du langage, essentiellement non verbal, avec beaucoup de mimiques. Jusqu’ici, quand ça parlait, c’était pour énoncer des sottises. Dirty Shirley émettait des petits sons, des rires et des cris. Son mutisme a été traduit de manière absurde par le présentateur. Mais il n’y a pas eu de véritable dialogue.

Du plafond de la prochaine salle pend une sculpture en métal noir. Le Pendu, numéro XII du tarot de Marseille ? Il est appelé Jester et accompagné par des yeux en dentelle et un escargot. Il est noir, mais dans la prochaine salle, sur l’écran, il apparaît en une combinaison verte. Sur les trois murs, trois volets d’un cycle de films d’animation autour de ce personnage sont exposés. J’entre sur une scène de nouveau, sur une moquette. Le rapport à l’imaginaire et à la sonorité n’est pas pareil. Le mobilier bureautique au milieu apparaît d’un coup dans le film d’animation comme paysage, mais aussi comme architecture transparente. Glissement de terrain.

Julie Béna me rattrape dans la salle. La vraie. L’artiste en chair et en os. Elle est habillée dans un costume de velours magenta, chemise blanche, col à jabot, rouge à lèvres, veste avec un bouton visible et un autre caché, deux poches apparentes rectangulaires et baskets beiges. Suivant mon regard, collé sur l’image, elle me dit que le Jester n’est pas le sage dans cette trilogie, c’est son environnement qui l’est. Je viens de comprendre la présence de l’escargot de tout à l’heure. Il y a encore un fœtus, une mouche, des insectes, un bousier, du mycélium, un champignon matsutaké, des arbres, un blob. Ça parle ici. Bien qu’incongru, il y a échange.

Nous sortons pour nous poser sur le banc devant le centre d’art. Elle me confie qu’elle a la conscience du public depuis la naissance de sa fille. Les codes et les différents degrés de compréhension la fascinent. Les gens du voyage, spectateurs de ses accrochages comprennent tout de suite l’enjeu, me dit-elle. En effet, elle a grandi dans un théâtre itinérant et habite actuellement à Prague avec son mari et sa fille. Ses univers peuvent aussi évoquer ce déplacement qui ne s’acquiert qu’ayant expérimenté physiquement cet écart. L’humanisme qu’elle tente de toucher, c’est ce dont son travail parle.

Trois personnes nous saluent, sa mère, sa fille et son mari. Puis, ils rejoignent les invités du vernissage. D’un coup, il devient évident que ce sont eux qui jouent dans ses films. Les gens jouent leur propre rôle. Il y a aussi une économie du travail dans l’urgence. La famille est à portée de main. Pas de temps pour la répétition. Pas de seconde chance. Elle construit les personnages qu’elle commence à incarner bien en amont. Premièrement, en imaginant ce qu’ils portent. Cela veut dire faire le tour des magasins de tissu, dessiner, rencontrer la couturière. La coupe de l’habit induit la posture. Prendre cette seconde peau et observer, observer les gens autour. Un travail constant. Grandir avec des œuvres en devenir. Ce qu’elle ne dit pas, c’est le travail de lecture et d’écriture qui précède ses performances. L’environnement, l’installation avec des sculptures et des vidéos arrivent après. Elle les considère comme des strates de la même histoire dépliée, des mondes parallèles où les liens se tissent sans arrêt. Comme la toile d’une araignée ou la bave d’un escargot dans un intérieur encore caché aux autres.

Elle le fait en discutant avec moi dans la rue. Ses deux galeristes arrivent, Longtermhandstand de Budapest et Nicoletti de Londres. Elle se lève pour les saluer. En une fraction de seconde, son choix d’entretien me traverse l’esprit. Quel génie de se mettre ainsi en vue. Sous la lumière des lampadaires, le défilé de personnes ne s’arrête plus.Est-ce une nouvelle mascarade, comme toutes celles de ses œuvres ?

Je continue ma visite dans le pays des merveilles. Arrivant à une structure en métal en forme de caravane avec quelques photos et deux écrans, ils y sont tous : mère, mari, enfant et elle (jamais la même). La famille déguisée en une troupe de théâtre nomade. Sa combinaison bleu roi est ajustée près du corps, avec des retours de manches et de col blanc, fantaisistes, épaules remontées vers le haut dans une extension telle que des ailes, trois boutons blancs sur le tronc de son corps, ses cheveux lisses détachés, sourcils exagérés, poils dépassant de ses narines, rouge à lèvres débordant en une fine ligne sur les joues, des chaussures plates et blanches. Magicienne déguisée en costume de Pierrot détourné en bleu et blanc. Elle interroge avec son accent français : « What do you belive in? L’amour ou la haine ? What is truth? Maybe like magic. » C’est du théâtre perpétuel de navigation dans la vie, de déconstruction et de reconstruction. Tensions, intimité, conflit d’intérêts. Des rôles intervertis. Le jeu, le soin, la séduction et surtout la fatigue. Non, rien de rien, non, je ne regrette rien. Ni la motherhood comme dépossession du corps par la maternité ni le vieillissement.

Aux tourbillons de rires et de larmes, chants et danses, les salles sont remplies d’autres ensembles. Tout coïncide avec la biographie, mais la scène, les éclairages, les costumes font glisser le terrain. La touche finale est sous la grande verrière du centre d’art, appelé la « rue ». Dans cet espace partagé, le lieu et le moment de transformation sociale, il y a l’espoir d’un être-ensemble dans nos différences. Le décor de bal forain en pleine lumière accueille toutes les figures croisées dans les environnements précédents. Un grand carrousel de la mort, une roue de la Fortune, une balustrade. Il y a aussi un dernier alter ego masculin de l’artiste. Jean est une sorte d’antihéros. Ce marginal s’exprime avec ses bruits de bouches et mimiques. Il dévisage les spectateurs. L’ambiguïté plane jusqu’aux derniers pas.


Head image : Julie Béna, « Parodie », vue de l’exposition au / exhibition view at Magasin CNAC, Grenoble, 04.10.2025 – 05.04.2026. © Magasin CNAC, Courtesy de l’artiste. Photo: Tomas Souček.Julie Béna, Parodie, 2025. Courtesy de l’artiste.

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