David Claerbout
Poétique du temps
Konschthal Esch, Luxembourg
L’exposition « Five Hours, Fifty Days, Fifty Years1 » que consacre au Luxembourg la Konschthal Esch à David Claerbout2 est l’occasion de brosser le portrait de l’artiste belge qui, depuis les années 1990, développe une œuvre axée sur la production, la présentation et la perception des images. Loin d’en être un simple manipulateur, Claerbout apparaît comme un archéologue du temps, remodelant notre perception du réel à travers des installations immersives qui défient la linéarité chronologique. Né le 9 avril 1969 à Courtrai, David Claerbout s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières de l’art contemporain en construisant une œuvre qui défie les catégories, faisant dialoguer la photographie, la vidéo et l’image numérique avec une précision quasi horlogère. Chez lui, le temps n’est jamais un simple décor. Il est la matière première, le terrain de jeu, parfois même l’adversaire. Ses films, dans lesquels presque rien ne semble se passer, invitent à une observation patiente afin de voir une lumière qui glisse, un souffle qui traverse, un détail qui se métamorphose lentement. L’artiste cultive cette tension entre immobilité apparente et mouvement imperceptible, comme si chaque image contenait une mémoire enfouie, prête à refaire surface. En manipulant l’image pixel par pixel ou en reconstruisant des scènes entières en images de synthèse, Claerbout tisse des récits fragmentés, souvent silencieux, qui obligent le spectateur à regarder autrement. On y découvre une réflexion sur la durée, la fragilité des instants et ce que le regard humain ne prend plus le temps de saisir.

Vues de l’exposition / Exhibition views, David Claerbout, Konschthal Esch, 2025. Photos : Christof Weber.
Les origines : du dessin à la durée
Issu d’un milieu modeste de la Flandre industrielle, David Claerbout grandit entouré de paysages ruraux et urbains en mutation, dans lesquels le temps semble s’étirer. Dès l’enfance, il dessine avec une précision d’orfèvre, capturant non pas des objets statiques, mais des instants en suspens. « Mon ambition principale a toujours été d’essayer d’utiliser la durée comme une façon de sculpter le temps ou de sculpter les images, aussi », confie-t-il, distinguant la notion de durée à celle du temps mesuré. La durée est un entre-deux, un état fluide dans lequel passé et futur se fondent. Dessinateur né, il ne réalise qu’à l’âge adulte que le trait peut servir des concepts plus vastes, au-delà de la simple représentation. Il se forme à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers3, de 1992 à 1995. Influencé par la tradition picturale flamande, de Brueghel à Magritte, il s’empare du numérique naissant comme d’un pinceau hybride. Une bourse à la Rijksakademie d’Amsterdam (1995-1996) l’ouvre au monde. Là, il expérimente les premiers logiciels de traitement d’images, fusionnant photographie et vidéo pour créer des « photographies animées ». Son premier succès, Ruurlo, Borculoscheweg, 1910 (1997), transforme une carte postale du début du xxe siècle représentant un paysage hollandais en une scène vivante dans laquelle les feuilles de l’arbre frémissent imperceptiblement sous un vent invisible. Le temps reprend vie dans l’immobilité. Cette pièce marque un tournant. David Claerbout n’anime plus, il exhume des temporalités enfouies.

à gauche / at the left] David Claerbout, The Stack, 2002. [à droite / at the right] Aircraft (F.A.L.), 2015-2021.
Une pratique à la croisée des mondes
Au cœur de l’œuvre de Claerbout réside une interrogation obsessionnelle. Comment l’image technologique altère-t-elle notre vision du monde ? Son médium privilégié, l’installation vidéo à grande échelle, oscille entre cinéma expérimental, animation 3D et streaming en direct. L’artiste manipule sons et images pour générer des environnements outre-mondiaux, au sein desquels le spectateur devient coauteur. « C’est notre manière de percevoir les images qui m’intéresse plus que tout », précise-t-il. Ses thèmes récurrents que sont la mémoire, l’hallucination ou l’écologie, se déploient en discours elliptiques, à l’intérieur desquels le son guide comme un fil d’Ariane dans l’architecture narrative. Dans Retrospection (2000), une photographie de classe, prise dans les années 1930, s’anime sous nos yeux. La caméra zoome lentement sur des visages figés, une musique pleine de suspense suggère un récit latent. « Le zoom de la caméra (notre regard) fonctionne comme une question, pour laquelle une réponse (aux yeux des enfants) n’est jamais disponible », explique l’artiste. L’instantané historique devient un labyrinthe temporel, interrogeant la vérité photographique. De même, Piano Player (2002) déploie une scène domestique en une boucle infinie. Après avoir couru les rues sous une pluie battante, une femme rentre chez elle. Une fois à l’intérieur, une musique douce se fait entendre. Une jeune fille joue du piano dans une pièce à l’étage, tandis que, dehors, jour et nuit s’entremêlent sans fin. Claerbout emprunte au structuralisme cinématographique de Michael Snow, mais y infuse une tendresse mélancolique, presque proustienne. La musique est envisagée comme une évasion de la vie quotidienne. Les années 2000 voient son travail s’élargir à des échelles monumentales. Sections of a Happy Moment (2007), œuvre commandée par le Centre Pompidou, dissèque un instant joyeux dans lequel une famille chinoise fige un ballon en l’air. Ce moment a été capté par plusieurs appareils photo placés tout autour de la scène, en multipliant les points de vue. Mais la succession d’images efface peu à peu les attentes de mouvement. La scène tronque sa légèreté fugace contre un sentiment de contrôle, proche de la propagande. Cette œuvre consacre Claerbout comme maître de l’immersion. Le spectateur, piégé dans l’espace, ressent la durée comme une matière palpable.

Vues de l’exposition / Exhibition views, David Claerbout, Konschthal Esch, 2025. Photos : Christof Weber.
Temps, simulation et crise écologique
À partir des années 2010, Claerbout radicalise son esthétique en intégrant la simulation 3D et l’intelligence artificielle. The pure necessity (2016) reprend, feuille par feuille, dessin par dessin, le film animé de Walt Disney, Le Livre de la jungle4,réalisé en 1967. De cette histoire bourgeoise où Mowgli va rejoindre le monde des humains, l’artiste ne garde que les animaux. Il supprime le garçon et, avec lui, tous les dialogues et les numéros de danse, laissant les animaux redevenir de simples animaux, annihilant de fait l’anthropocentrisme sous-jacent. KING (2015-2016) recrée synthétiquement une photographie d’Elvis Presley datant de 1956 et prise par Alfred Wertheimer. La caméra virtuelle explore la scène sous tous les angles, transformant un cliché iconique en un espace explorable, intemporel. Claerbout modèle le corps d’Elvis en utilisant des centaines de fragments photographiques de sa peau et de ses traits du visage, remettant en question la nature bidimensionnelle de l’image en y ajoutant du temps et de l’espace.« Je rends visible ce qui était invisible dans l’original », dit-il. La pièce interroge la fabrique de la célébrité. Olympia (2016-en cours) simule en temps réel la désintégration du stade olympique de Berlin sur mille ans5. Petit à petit, le béton se fissure tandis que l’herbe envahit tout. Projetée sur des écrans géants, cette apocalypse lente évoque la vanité humaine face à l’entropie. Claerbout, influencé par la philosophie de Bergson sur la durée pure6, y ajoute une dimension écologique. Ses paysages, souvent naturels, deviennent des allégories de la crise climatique. Wildfire (2019-2020), rendu 3D qui recrée un plan-séquence à travers une prairie, devant une forêt, entre et au-dessus des arbres qui y poussent, confronte le biologique et le numérique. À un moment donné, un incendie ravage la forêt, embrasant tout sur son passage. L’absence de facteur humain physique est confirmée par le mouvement continu de la caméra, dirigée par la technologie numérique, qui n’est pas interrompu par l’incendie. Si l’artiste utilise la technologie, les préoccupations esthétiques et artistiques vont au-delà. La photographie a bouleversé la peinture au xixe siècle, comme la vidéo a bouleversé la photographie au xxe siècle. Il nous invite ici à « regarder comme un aveugle », comme quelqu’un qui se prépare pour une époque où la lentille et la caméra n’existeront plus. Son œuvre la plus récente, The Woodcarver and the Forest (2025), coproduite par la Konschthal Esch, élève cette poétique à un paroxysme. L’œuvre dénonce les conséquences, les contradictions et les paradoxes du « retour à la nature » dans un paysage culturel sursaturé et une consommation médiatique dantesque. D’une durée de vingt heures, cette installation performative est une « machine de déforestation impitoyable déguisée en scène méditative ».Un sculpteur taillade un arbre en temps réel, tandis que la forêt environnante, générée par algorithmes, repousse ses assauts dans une boucle infinie. Elle fusionne artisanat ancestral et violence numérique, questionnant notre rapport destructeur à la nature. À Esch-sur-Alzette, cette pièce ancre l’exposition dans l’actualité. La ville minière, qui se réinvente en hub culturel, fait écho à ces thèmes de régénération et de perte.
Poète des ombres numériques, David Claerbout est un artiste qui, comme Tacita Dean ou Bill Viola, repousse les frontières du médium. Si ses œuvres figurent dans les collections du MoMA, du Centre Pompidou, et de bien d’autres musées, l’artiste reste discret, préférant l’atelier à la scène médiatique. Claerbout nous confronte à nos propres hallucinations. Dans un monde saturé d’images éphémères, ses durées obstinées rappellent que voir, c’est déjà inventer. Il ne faudrait pas croire les images. Mais nous, humains, sommes déjà croyants. Alors l’artiste nous apprend à nous en méfier. Son patient travail d’orfèvre transforme l’immobile en mouvement, et le mouvement en expérience. En sculptant le temps, David Claerbout nous rend plus vivants, plus attentifs aux invisibles frémissements du monde.
1 Le titre fait référence aux différentes durées des films exposés.
2. Vit et travaille entre Anvers et Berlin.
3. Nationaal Hoger Instituut voor Schone Kunsten.
4. Lui-même adapté du roman de Rudyard Kipling, Le Livre de la jungle, Londres, Macmillan Publishers, 1894, trad. française Louis Fabulet et Robert d’Humières, Paris, Société du Mercure de France, 1899.
5. Soit la durée du Troisième Reich promise par la propagande nazie.
6. Pour Bergson, « la durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs (…) ». Ainsi, le temps n’est pas une succession d’instants discrets et mesurables, mais une expérience continue et fluide. Henri Bergson, « Essai sur les données immédiates de la conscience », in Œuvres, PUF, Paris, 1959, p. 67.
Head image :
David Claerbout, Oil workers (from the Shell company of Nigeria) returning home from work, caught in torrential rain, 2013.
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- Du même auteur : Biennale Son, Walter Swennen, Laurent Proux, Josèfa Ntjam, Michel François,
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