Alison Knowles. Une rétrospective
MAMC+ Saint-Étienne
Commissariat : Karen Moss et Alexandre Quoi
Le MAMC+ Saint-Étienne accueille du 8 novembre 2025 au 5 mars 2026 la première rétrospective en France de l’États-Unienne Alison Knowles. Figure de l’art conceptuel et performatif, membre fondatrice du groupe Fluxus, l’artiste visuelle et poétesse, disparue quelques jours après l’ouverture de l’exposition, a opéré pendant plus de cinq décennies à négocier les limites entre l’art et la vie. Son travail, relationnel bien avant l’heure, qui prend comme point de départ les objets du quotidien, nous engage à traverser tout autrement le monde.
Alison Knowles n’a cessé de produire. Depuis sa toute première exposition « Propositions » (ICA, Londres, 1966), puis sa rétrospective au San Diego Museum of Art en 1995, jusqu’à l’exposition itinérante de 2025, entamée à Berkeley pour finir à New York à quelques pas de l’atelier où a vécu l’artiste, l’œuvre engage une pratique où le protocole, le geste simple, le don, le texte ou encore le son deviennent des formes à part entière. L’artiste crée, dès les années 1960, de premières œuvres relationnelles, avec de la salade pour une performance culinaire (Make a Salad, 1962), des haricots pour un jardin sonore (Build a Bean Garden, 1976), ou encore l’un des tout premiers poèmes générés par ordinateur (The House of Dust, 1967). La pratique d’Alison Knowles va au-delà du simple régime de la visibilité. Fidèle à l’éthique Fluxus, l’artiste affirme une primauté du processus et de l’entreprise collective. Ainsi, la scénographie au musée, ouverte et non hiérarchisée, privilégie des dispositifs modulaires et des matériaux modestes, clin d’œil aux « petits riens de la vie ordinaire » chers à Allan Kaprow.

Fille de professeur, Alison Knowles étudie la littérature française au Pratt Institute. Ainsi le musée a-t-il pris le parti de développer l’exposition à partir du catalogue réalisé pour l’occasion. Tels des chapitres du livre, les salles déplient le travail de l’artiste selon la même chronologie. L’exposition expose archives, documents, textes et partitions, comme elle en devient une elle-même. Plus qu’offrir une rétrospective d’une artiste majeure ou présenter l’ensemble des gestes produits par un nom dont on se souvient moins que ceux de ses pairs masculins – Maciunas, Brecht, Cage, Higgins –, le MAMC+ montre à nouveau sa capacité à donner voix aux récits trop peu visibilisés.
C’est un espace de 1 000 m2 qui accueille donc photos, affiches, éditions et autres signes de l’artiste à qui l’on doit le terme d’« intermédia ». Il est ici question non pas de faire spectacle, mais d’apporter une réponse au consumérisme patriarcal de son époque comme de la nôtre, à différents niveaux : on parle de partage plus que de capital, d’œuvre ouverte plus que de chef-d’œuvre, de féminisme plus que de dominance, de protocole plus que d’objet. Alison Knowles expose l’aléatoire, l’énoncé en langues disparues, la collaboration et, surtout, l’amitié. Faisant dialoguer son travail avec des œuvres issues des collections, rassemblées sous le titre de « Galaxie Fluxus » (Filliou, Brecht, Kaprow et son manuel pour faire un happening, Duchamp et sa Boîte-en-valise, les Flux kits ou autres artefacts), le musée raconte une histoire sans hiérarchie aucune.

Si l’exposition souhaite replacer le travail d’Alison Knowles dans une historicité, on aurait pu imaginer le reenactment de certaines œuvres. Le parcours se termine justement avec Celebration Red (1962), installation en potentiel invitant les publics à faire un don d’objets de couleur rouge. Nous revient en mémoire la rétrospective réussie de Yoko Ono à la Tate Modern en 2024. Plus tôt, en 2011, le Brooklyn Museum (New York) présentait une exposition intitulée « Materializing Six Years », s’appuyant sur le livre éponyme de Lucy R. Lippard. L’exposition documentaire donnait à voir un ensemble d’artistes rendu·es visibles par la penseuse, tout en montrant comment son écriture et son engagement politique ont transformé les formes de l’exposition. La constellation de pratiques et de supports restituait le ferment politique d’une époque traversée par les luttes féministes, les droits civiques et l’opposition à la guerre du Vietnam. Au MAMC+, le recueil by Alison Knowles (géniale signature dans le titre) est rejoué, plus d’une décennie plus tard, sous la forme d’une exposition pensée et commissariée par Karen Moss et Alexandre Quoi, et installée comme un paysage de gestes.
Ouvrir la page de l’agentivité dans la pratique des artistes femmes sur le devant de la scène artistique est plus que nécessaire, non seulement pour l’art, mais aussi pour les structures qui créent les dynamiques de reconnaissance. Au MAMC+, un espace du social advient, où se joue la capacité de l’art à nous extraire de nous-mêmes pour pouvoir accéder à l’autre.
head image : Alison Knowles, vue de l’exposition Une rétrospective. MAMC+, 2025
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- Du même auteur : Daniela Palimariu, L’âge atomique,
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