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Saâdane Afif

par Patrice Joly

Saâdane Afif
Five Preludes
Hamburger Bahnhof, Berlin
Commissariat : Gabriele Knapstein

« Five Preludes », présentée à la Hamburger Bahnhof, est une exposition de Saâdane Afif en cinq sets, qui reprend pour l’essentiel les principes d’un artiste qui agit dans le long terme, développant une pratique et l’affinant en respectant des protocoles qu’il s’est lui-même forgés au cours d’une carrière qui l’a porté de Paris à Berlin – devenue sa véritable base –, où il opère au milieu d’une communauté d’artistes avec qui il entretient des relations d’amitié et de complicité. L’obtention du prix Duchamp en 2009 a pris plus d’importance pour le natif de Vendôme que n’importe quel autre lauréat de ce prestigieux prix destiné à récompenser une carrière en plein essor et à lui permettre de la faire évoluer.

Vue de l’exposition / exhibition view « Saâdane Afif. Five Preludes », Hamburger Bahnhof – Musée national d’art contemporain, 12.12.2025 – 13.09.2026, Anthologie de l’humour noir, 2010 © Saâdane Afif, 2025 VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy of the artist & Mehdi Chouakri, Berlin. Foto: Jacopo La Forgia 

Pour cet amoureux de l’inventeur du ready-made, l’obtention de ce prix fut une reconnaissance de ses talents, certes, mais aussi la réalisation d’un rêve de jeunesse pour qui la fréquentation du musée parisien fut une habitude prise précocement, et peut-être le prélude à une carrière placée d’une certaine manière sous le signe de l’homme à la fontaine. L’influence de ce dernier ne tarit jamais et jusqu’à aujourd’hui les fontaines demeurent le principe directeur et la source d’une œuvre qui poursuit d’une certaine manière la révolution que fut l’irruption de Duchamp dans le champ de l’art. Challenger une telle icône n’est d’ailleurs pas l’objectif d’Afif, mais plutôt de poursuivre sa rupture de manière tangentielle en empruntant des voies parallèles telles que la collection des apparitions de la cultissime faïence dans les revues et autres magazines. Il en est né une impressionnante collecte de ses reproductions que l’artiste a patiemment glanées au fil de ses investigations, une collecte de plusieurs années qui se poursuit encore. Cette recherche se concrétise dans la Hamburger Bahnhof sous la forme d’un déploiement qui recouvre les murs d’une des salles et témoigne de la permanence de l’intérêt pour le fameux urinoir et de la diversité des contributions le concernant : les revues du monde entier ont chroniqué la plus célèbre des pièces de Duchamp, usant à l’envi de synonymes, jeux de mots et calembours des plus réussis aux plus laborieux pour en titrer les occurrences, concurrençant par ailleurs les flots d’encre qui ont coulé pour expliciter les hypothèses relatives à sa symbolique. De ces cinq préludes, c’est certainement celui qui entretient le plus d’attention de la part de l’artiste. Outre les encadrements de la salle précédente, une véritable bibliothèque sous vitrine, composée uniquement d’ouvrages en référence à Duchamp, illustre l’innombrable bibliographie relative à l’auteur du Grand Verre. Mais il est indispensable de préciser que tous les préludes participent d’un même protocole qui est celui d’être accompagné par des lyrics que l’artiste a commandés à autant d’artistes, écrivains, chanteurs, curateurs, amis, etc., et qui parsèment les murs de chaque pièce. Si pour Duchamp, selon sa célèbre formule, c’est le regardeur qui fait l’œuvre, pour Afif, c’est le chœur de ces multiples invocations textuelles qui constitue l’œuvre et l’augmente en la ramifiant et en la performant, car ces lyrics sont destinés à être chantés au cours de concerts qui seront programmés le temps de l’exposition.

Ausstellungsansicht „Saâdane Afif. Five Preludes“, Hamburger Bahnhof – Nationalgalerie der Gegenwart, 12.12.2025 – 13.09.2026 Soixante mille millimètres d’infinis possibles, 2018 © Saâdane Afif, 2025 VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy de /of the artist & Mehdi Chouakri, Berlin. Foto: Jacopo La Forgia

Auparavant, nous aurons traversé une salle d’un jaune monochrome où sont dépliés et repliés des doubles mètres qui forment les dessins stylisés d’autant d’animaux, de symboles, ou d’objets issus d’un imaginaire ludique et enfantin qui peuplent notre quotidien. Selon l’artiste, il s’agit de mesurer la taille de son imaginaire… mais cette œuvre a plus la forme d’un principe oulipien où il s’agit de s’exprimer dans la limite imposée par les plis et la longueur imposée, un « oulipianisme » plastique en quelque sorte. À nouveau on retrouve les lyrics inséparables du processus de création des œuvres de l’artiste. Chaque salle est également accompagnée d’un poster spécialement conçu pour l’occasion et confié à un graphiste qui produira une illustration de son choix. Pas celle de la sculpture, encore moins celle de la peinture, la pratique de l’artiste se situe avant tout dans l’invitation et la délégation faite aux autres à partager sa recherche. Foncièrement conceptuel et postduchampien, Afif ne rajoute pas d’objets, mais ne réfute pas la présence de ces derniers, sauf qu’il est plutôt second hand qu’Amazon friendly. Le troisième prélude est une réinterprétation aussi audacieuse qu’iconoclaste des œuvres iconiques de Jeff Koons dont il anticipe le devenir et l’obsolescence inévitables. Symboles d’une Amérique triomphante, dont Koons fut le chantre décomplexé, les célèbres aspirateurs en vitrine de l’Américain sont réappropriés par le Berlinois pour les envisager, cinquante ans plus tard, dans leur réalité d’accessoires vieillissants et poussiéreux. Afif nous rejoue Le Portrait de Dorian Grey d’une marchandise dont le fétichisme se délite, ainsi dévoilé. Plus vanité que critique radicale, plus mélancolie qu’ironie, le drame d’une décomposition sociétale à venir se déploie dans ce prélude.

10 vue de l’exposition /exhibition view „Saâdane Afif. Five Preludes“, Hamburger Bahnhof – Nationalgalerie der Gegenwart, 12.12.2025 – 13.09.2026. Photo : Live, 2025 © Saâdane Afif, 2025 VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy de/of the artist & Mehdi Chouakri, Berlin. Foto: Jacopo La Forgia 


Exposer un cercueil n’est jamais une mince affaire, qui plus est quand il est aussi lourdement chargé de symboles que celui autour duquel gravite ce quatrième prélude : l’artiste avait déjà joué ce tour à Pompidou, dans ce musée qui eut tant d’influence sur sa destinée. Cette œuvre est celle qui avait été montrée par l’artiste pour sa participation au prix Duchamp et qui de fait lui avait fait remporter le prix. À l’époque, l’œuvre avait fait grincer des dents puisque l’on pouvait y lire, si l’on s’arrêtait au premier degré d’une lecture polysémique, l’embaumement de l’art, le musée comme tombeau de la création, son mausolée. Difficile d’échapper à une lecture qui avait été perçue en son temps comme une provocation. Difficile tout autant de ne pas reconnaître à l’artiste le devoir d’iconoclasme. Ce cercueil qui trône au milieu de la « salle de l’humour noir » peut aussi se lire comme un hommage à l’anthologie éponyme, vers quoi Afif nous enjoint de nous diriger via ce poster qui, comme pour tous les autres préludes, illustre et oriente la lecture de ses pièces. L’œuvre a été réalisée au Ghana, par Kudjoe Affutu, grand fabricant de cercueils devant l’éternel. Elle est faite de récupération d’objets en plastique, en caoutchouc, de bric et de broc. Affutu a commencé à réaliser ces cercueils au moment de la décolonisation. La commande faite par l’artiste s’inscrit de fait dans un mouvement de sensibilisation générale des grands musées à la question décoloniale, une manière d’effraction de « l’art africain » dans le saint des saints de la culture occidentale.

Le dernier de ces cinq préludes se situe à l’extérieur du premier étage de la Hamburger Bahnhof, dans une des salles en enfilade qui longe l’immense halle : il est constitué d’une monumentale palissade sur laquelle sont collés les posters des concerts, des expos et des innombrables événements de la vie culturelle de la capitale. Ce mur berlinois au cœur du musée est un site comme les autres pour accueillir les affiches : pendant toute la durée de l’exposition, il se fera le réceptacle de cette riche vie culturelle qui continue de frémir, malgré les menaces, comme un prolongement de l’effervescence du dehors dans l’enceinte de l’institution.

Vue de l’exposition / exhibition view « Saâdane Afif. Five Preludes », Hamburger Bahnhof – Musée national d’art contemporain, 12.12.2025 – 13.09.2026 The Fountain Archives, 2008-2020 
© Saâdane Afif, 2025 VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy de / of the artist & Mehdi Chouakri, Berlin. Foto: Jacopo La Forgia

Head image : vue de l’exposition / exhibition view « Saâdane Afif. Five Preludes », Hamburger Bahnhof – Musée national d’art contemporain, 12.12.2025 – 13.09.2026 Anthologie de l’humour noir, 2010 © Saâdane Afif, 2025 VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy of the artist & Mehdi Chouakri, Berlin. Foto: Jacopo La Forgia 


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