r e v i e w s

Zanele Muholi à la MEP

par Guillaume Lasserre

Maison européenne de la photographie – Jusqu’au 21 mai 2023
Commissariat : Laurie Hurwitz et Victoria Aresheva pour la MEP, à Paris.

« Activiste visuel∙le » comme iel se définit ellui-même, lea photographe sud-africain∙e Zanele Muholi construit une œuvre militante documentant la communauté noire LGBTQIA+. Iel est à l’honneur à la Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris qui accueille sa première exposition rétrospective en France. Plus de deux cents photographies, vidéos et installations, ainsi que de nombreux documents d’archives, allant du début des années 2000 à aujourd’hui, offrent une traversée très complète dans la carrière de ce∙tte activiste non binaire qui utilise la photographie comme outil pour lutter contre les préjugés : « L’appareil photo est devenue l’arme avec laquelle je parle» confie-t-iel. L’établissement de la démocratie en Afrique du Sud en 1994 à la suite de l’abolition du régime d’apartheid voit le pays se doter d’une nouvelle constitution deux ans plus tard, la première au monde à inscrire la protection des minorités sexuelles. Malgré cela, les personnes noires LGBTQIA+ continuent d’être l’objet de violentes discriminations. Le travail photographique que mène Zanele Muholi est indissociable de son engagement militant. Ses portraits individuels ou collectifs, précis et intenses, ont pour but de donner une visibilité aux personnes queers racisées traditionnellement ostracisées tout en questionnant les stéréotypes dont elles sont victimes. Ces images, composant le portrait d’une communauté diverse, exhalent le courage et la dignité des personnes photographiées qui sont partie-prenante de l’œuvre. 

Zanele Muholi est né∙e en 1972 et a grandi dans un township de Durban. À dix-neuf ans, iel s’installe à Johannesburg pour étudier le graphisme et s’inscrira dix ans plus tard au Market Photo Workshop à Johannesburg, l’école fondée par David Goldblatt (1930-2018). À la suite de sa première exposition, « Visual Sexuality: Only Half the Picture », qui a lieu en 2004 à la Johannesburg Art Gallery, iel commence à travailler pour le magazine en ligne traitant des questions LGBT en Afrique Behind the Mask, et co-fonde à Gauteng le Forum for Empowerment of Women. En 2009, iel fonde Inkanyiso, association d’activisme visuel au service de la communauté LGBTQIA+ dont la devise est « Produire – Éduquer – Diffuser ». La même année, iel soutient, à Ryerson University de Toronto au Canada, un Master of Fine Art sur les représentations visuelles du lesbianisme noir dans l’Afrique du Sud post-apartheid. « Ma mission est de réécrire une histoire visuelle queer et trans noire de l’Afrique du Sud, pour sensibiliser le monde à notre résistance et à notre existence au plus fort des crimes de haine dans notre pays et ailleurs » affirme l’artiste.

Zanele Muholi, vue d’exposition, Maison européenne de la photographie @Tadzio

Zanele Muholi pratique l’autoportrait, subvertissant le portrait ethnographique de la période coloniale pour mieux interroger l’image de la femme noire dans l’histoire. L’exposition de la MEP occupe les deux étages de l’institution parisienne et présente plusieurs projets emblématiques qui permettent de retracer le parcours artistique de lae photographe. Elle s’ouvre sur deux séries relativement confidentielles qui capturent l’intimité et la vie quotidienne de couples LGBTQIA+. : « Being » (2006 – en cours), et sa première série, « Only Half the Picture » (2002–2006), qui documente la vie de rescapés de crimes de haine vivant en Afrique du Sud, notamment dans les townships. La série emblématique « Faces and Phases » (2006 – en cours) compte aujourd’hui plus de cinq cents images qui composent un portrait collectif national en même temps qu’une archive vivante des lesbiennes noires, des transgenres et des personnes non binaires d’Afrique du Sud. « Il est important de marquer, de cartographier et de préserver nos moments / mouvements à travers des histoires visuelles pour les archives et la postérité, afin que les générations futures sachent que nous étions là » explique-t-iel. Le terme « Faces » du titre désigne les individus tandis que « Phases » indique les différentes phases de la construction de leur identité. Les photographies répondent toutes à un même protocole : la prise de vue s’effectue en lumière naturelle et en noir et blanc, en extérieur ou intérieur, sans décor ni costume. Les modèles, vus en buste ou de trois-quarts, regardent directement l’appareil. Ils soutiennent le regard du visiteur. Un face à face dans lequel iels s’affirment dans leur différence et leur singularité, exigeant reconnaissance et respect. Ces portraits, poignants de résilience et de défiance, sont autant de cris de résistance.

Les concours de beauté queer offrent une plage de visibilité au sein de la communauté. « Brave beauty » (2014 – en cours), par l’expression d’une beauté qui échappe aux cultures hétéronormatives et suprémacistes blanches, fait figure d’espace de résistance. La série, qui s’inspire aussi des shootings de mode – « l’Afrique du Sud, en tant que démocratie, pourrait ou non montrer l’image d’une femme transgenre en couverture d’un magazine » se demande l’artiste –, donne à voir des portraits de femmes transgenres et de personnes non binaires qui « participent à des concours de beauté pour changer les mentalités au sein des communautés dans lesquelles iels vivent, les mêmes communautés au sein desquelles iels sont le plus susceptibles d’être harcelé·es, ou pire encore » précise Zanele Muholi. Ces portraits sont mis en regard avec la série Miss Lesbian I-VII dans laquelle lea photographe incarne ellui-même une reine de beauté, adoptant ses poses et ses gestes. Elle témoigne de son goût de la mise en scène qui intervient très tôt dans sa pratique.

Zanele Muholi, vue d’exposition, Maison européenne de la photographie @Tadzio

Une autre série d’autoportraits, intitulée « Somnyama Ngonyama » (2012 – en cours) – « Salut à toi, lionne noire » en zoulou – montre Muholi incarnant différents archétypes dans divers endroits du monde qui explorent la représentation liée à l’origine ethnique. La série met en scène ces histoires avec la volonté d’éduquer les gens et de contribuer au traitement des traumatismes, tant personnels que collectifs. « Depuis l’esclavage et le colonialisme, les images des femmes africaines ont été exploitées pour propager l’hétérosexualité et le patriarcat blanc, et ces systèmes de pouvoir ont tellement organisé notre vie quotidienne qu’il est devenu difficile de nous représenter telles que nous sommes réellement dans nos communautés respectives » explique Muholi. La série est ici augmentée de quatre autoportraits peints inédits réalisés pendant la pandémie, période où l’artiste a été contrainte de stopper sa pratique photographique. Dans ces peintures, elle revisite les archétypes vus dans ses photographies. 

« Chaque personne photographiée a une histoire à raconter, mais beaucoup d’entre nous viennent d’endroits où la plupart des Noir·es n’ont jamais eu cette opportunité. Et lorsque cela est arrivé, leurs voix ont été portées par d’autres personnes. Nul ne peut raconter notre propre histoire mieux que nous-mêmes ». Les photographies de Zanele Muholi sont autant d’images positives d’une communauté rarement représentée. Elles ne sont jamais neutres, encourageant le visiteur à s’interroger sur les stéréotypes à l’œuvre dans la société sud-africaine et au-delà. La force de son art réside dans sa capacité à créer une esthétique qui est à la fois violente et belle pour mieux révéler la réalité brute qui se joue quotidiennement. Depuis ses débuts d’activiste, Zanele Muholi a cherché à enregistrer les témoignages et expériences directes des personnes noires LGBTQIA+. Leur donner une plateforme pour raconter leur histoire avec leurs propres mots constitue, depuis toujours, un objectif central dans le travail de l’artiste. Narratrice visuelle hors pair, documentariste des identités minorées, Zanele Muholi construit une œuvre qui consiste à rendre visible l’invisible, à donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Voir et être vu sont des actes politiques, des revendications de pouvoir. Chaque photographie qui la compose est une déclaration d’existence, une célébration de l’individualité, une revendication de dignité. Chaque visage, chaque phase, chaque histoire compte. L’exposition présentée à la MEP ne dit pas autre chose. Puissant manifeste sur la valeur de la reconnaissance, elle illustre l’importance de la représentation dans l’art et la nécessité d’un dialogue continu sur les questions de diversité et d’inclusion. L’art de Zanele Muholi est un appel à l’action.

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1 Zanele Muholi se définit en tant que non-binaire et souhaite être présenté·e par l’emploi des pronoms neutres iel (sujet) et ellui (complément).
2 Exposition organisée par la Tate Modern en collaboration avec la MEP à Paris, le Gropius Bau à Berlin, le Bildmuseet à l’université d’Umea, et le Kunstmuseum Luzern. 
3 Sauf mention contraire, les citations sont extraites du dossier de presse de l’exposition. 
4 Quartiers érigés sous l’apartheid pour regrouper les personnes expulsées des lieux « réservés aux Blanc·hes ».
5 Première organisation de défense des droits des lesbiennes noires en Afrique du Sud. Il défend les droits constitutionnels des lesbiennes noires à l’égalité, documente et plaide contre les abus homophobes. 

Head image : Zanele Muholi, vue d’exposition, Maison européenne de la photographie @Tadzio


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