r e v i e w s

Xavier Veilhan, Absalon et Benoît-Marie Moriceau

par Ingrid Luquet-Gad

Cité Radieuse, Marseille * et Maison Radieuse, Rezé, été 2013 **

Parfaite adéquation entre une forme et une fonction, les réalisations modernistes, et celles de Le Corbusier en particulier, s’appréhendent comme un tout, monolithiques et régies par une solidarité totale des parties entre elles tendues vers une même fin. Si l’esprit corbuséen était bien celui de la conciliation des contraires — art / technique, géométrie / nature, volumes / décorum, vie individuelle / vie collective — s’interroger sur l’héritage du modernisme nécessite d’effectuer le chemin inverse et de fragmenter cette unité : afin d’être en mesure de mettre entre parenthèses les logiques habituelles de perception face au bâti, il convient de procéder par voie analytique. Neutraliser l’un ou l’autre aspect, forme ou fonction, amène alors à faire porter l’accent soit sur le caractère plastique du bâti, soit sur celui de « machine à habiter ».

La Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille accueille cet été les interventions de Xavier Veilhan et d’Absalon, tandis que la Maison Radieuse de Rezé, construite sur le même modèle, prête le flanc à une installation de Benoît-Marie Moriceau. Par-delà l’interrogation commune sur la manière dont l’œuvre a lieu [1], ce sont trois réactions différentes au contexte qui sont mises en place. Inaugurant le MaMo, le nouveau centre d’art installé dans le gymnase du toit-terrasse de la Cité Radieuse à l’initiative du designer Ora-ïto, Xavier Veilhan propose un ensemble de dix pièces in situ installées à l’intérieur du gymnase ainsi que sur la terrasse extérieure. S’inscrivant dans le cadre de son récent projet Architectones, une série d’interventions dans des lieux emblématiques du modernisme, elles reprennent des éléments du vocabulaire formel de l’artiste comme les rayons, le mobile ou la statue à facettes, tout en y adjoignant des œuvres graphiques ou encore un acétate de la composition musicale créée pour l’occasion par Nicolas Godin du groupe Air. Ces œuvres se lisent à la manière de déictiques, s’effaçant presque derrière la présence imposante du lieu. L’exposition « Absalon – Habiter la contrainte » dans la Cellule516, un appartement de la Cité Radieuse reconverti en « zone d’art habitée », montre judicieusement le projet Cellules de l’artiste franco-israélien Absalon. Pour cette série débutée en 1993, il s’agit de structures potentiellement habitables de 9m2, totalement blanches, que l’artiste a conçues « telles des peaux cousues à [ses] dimensions » [2]. Reprenant le modèle corbuséen en le tirant vers la sculpture, les Cellules rappellent également les Architectones que Malevitch réalise à partir de 1925 — qui ont inspiré le nom du projet de Xavier Veilhan — des compositions spatiales suprématistes de dimensions réduites réalisées à partir de blocs de plâtre blanc géométriques et modulables. À Rezé, enfin, Benoît-Marie Moriceau accroche sur le pignon aveugle du bâtiment ses propres modules : des tentes d’alpinisme habituellement utilisées pour le repos des grimpeurs pendant leur ascension, qui reprennent le code couleur des balcons de la façade. Le contraste entre béton et tissu, entre massivité et légèreté, est révélateur de celui qui se joue de manière plus fondamentale, comme il l’explique, entre deux utopies : l’individuel poussé à l’extrême dont est symptomatique la pratique de l’escalade, et la dimension du collectif érigé en principe comme c’est le cas pour la construction du « village vertical » de Le Corbusier.

Autant de manières complémentaires de venir, subrepticement, déplacer le regard au moyen de citations, de prélèvements et de changements d’échelle. Loin de l’approche postmoderne qui s’est développée dans le sillage de la destruction de Pruitt-Igoe au début des années soixante-dix [3], l’intervention des artistes permet de remplacer la destruction par la dislocation [4]. Le divorce se situe entre esthétique et social et ouvre sur un retour à l’individu. En effet, les remises en question du modernisme architectural se font avant tout au nom de l’effritement du mythe du collectif qui est à sa source : l’occasion, alors, de remettre aussi bien le regardeur que l’habitant sur le devant de la scène.

  1. L’expression est empruntée à l’ouvrage Quand l’œuvre a lieu – l’art exposé et ses récits autorisés de Jean-Marc Poinsot (2008).
  2. Absalon, lors d’une conférence à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1993.
  3. La date de la démolition du complexe de l’architecte Minoru Yamasaki en 1972, construit en s’inspirant de certains principes de Le Corbusier et du Congrès International d’Architecture Moderne, a été identifiée par Charles Jencks comme la « mort de l’architecture moderne » dans Le langage de l’architecture post-moderne (1977).
  4. Le terme revient souvent sous la plume de Paul Virilio afin de penser l’après modernisme. Voir par exemple l’article « Architecture : désorientation ou dislocation » publié dans Architecture Principe (mars 1996).
  • * Xavier Veilhan, Architectones, MAMO, Centre d’art de la Cité Radieuse, Marseille, du 12 juin au 30 septembre 2013.
    Absalon, Absalon – Habiter la contrainte, Cellule 516, Cité Radieuse, Marseille, du 17 mai au 20 septembre 2013.
  • ** Benoît-Marie Moriceau, Scaling Housing Unit, Maison Radieuse, Rezé, du 22 juin au 22 septembre 2013.

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