r e v i e w s

Ugo Rondinone, Becoming Soil

par Cédric Aurelle

Carré d’Art, Nîmes, 15.04_18.09.2016

C’est un lever de sol qui accueille le visiteur de l’exposition « Becoming Soil » d’Ugo Rondinone au Carré d’Art à Nîmes. Une tranche d’humus en lévitation flottant dans la première salle située en haut des escaliers dont elle occupe presque tout l’espace. Elevated rectangle landscape est une tentative d’arrachement de la matière à sa propre gravité, du sol au sol, de la terre à la terre. C’est un paradoxe de ce devenir poussière et sédiment, ce Becoming Soil, qui affecte toute vie comme produit de la mécanique du temps, de cette fin qui est aussi un début avec ce substrat organique. Le sol, produit naturel des forces gravitationnelles, défie ici les lois mêmes de la physique par sa suspension dans l’espace et porte en lui toutes les germinations du monde mais hantées par le souvenir prospectif de leur disparition avant même que d’avoir éclos.

L’horizon de cette première salle n’est pas ce lever de sol mais le temps même qui semble vouloir s’échapper par un tondo transparent, une bonde aspirante qui dessine un point de fuite vers la ville. Ce cadran de verre soufflé qui matérialise une horloge perçant la cimaise est inversé pour le regardeur, comme pour lui signifier que dans cet espace il est à l’intérieur même du temps. De là, il observe le monde, et plus particulièrement ici cette ville enfermée dans sa romanité avec sa Maison Carrée qui ressort comme un marqueur du temps humain historique, une borne miliaire de la Grande Histoire aux assignations desquelles la vie intérieure de l’esprit voudrait échapper. L’exposition s’ouvre ainsi sur un incipit en forme d’épilogue ou une conclusion en forme de commencement, comme une manière de projeter l’exposition qui doit suivre dans une ellipse au sens cinématographique – segment dont on pourrait faire l’économie et reconstruire l’image en pensée quand bien même on ne l’aurait pas déjà vue – mais une ellipse également au sens astronomique avec le parcours en boucle qui revient sur lui-même qu’impose la scénographie de l’espace : une boucle du temps, comme pour dire qu’aussi fantasque que puisse être la vie de l’esprit, elle habite certes l’intérieur même du temps mais elle ne lui échappe pas.

Ugo Rondinone, Primal, 2013 ; Green white yellow clock, 2013. Vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Ugo Rondinone, Primal, 2013 ; Green white yellow clock, 2013.
Vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

À l’image de cette introduction à un projet qui doit faire le deuil d’un objet qui n’a pas encore été formulé, toute l’exposition « Becoming Soil » formule un espace essentiellement mélancolique. Dans les six salles qui suivent et s’enchaînent au dernier étage du Carré d’Art, sculptures et peintures au sens le plus classique du terme alternent en ensembles homogènes. Rondinone reprend les séries qu’on lui connaît, ses sculptures animalières (Primitive, Primordial et Primal, soit respectivement les oiseaux, les poissons et les chevaux), et ses grands tableaux à l’aquarelle noire d’inspiration romantique dixneuviémiste, ses immenses toiles noires constellées de taches blanches et ses plus récents tableaux-nuages bleutés. Toutes les peintures sont une date : le temps s’y fige en jalons aussi imposants que vains pour un regardeur qui cherchera à en métaboliser la substance en se plongeant dans le déchiffrage de son énonciation littéraire : fünfundzwanzigsterjunizweitausendundfünfzehn, par exemple.

Ugo Rondinone, fuenftermaizweitausendundelf. Vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Ugo Rondinone, fuenftermaizweitausendundelf.
Vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Ugo Rondinone, vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Ugo Rondinone,
vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Les six grandes salles sont à traverser comme autant d’humeurs dont les modulations offriraient un panorama sur le paysage intérieur de l’artiste. Dans une perspective romantique, la nature comme reflet de ce monde intérieur y occupe une place centrale et se caractérise par des reconstructions mentales dans lesquelles les paysages en peinture répondent aux animaux coulés en bronze sans interagir avec eux. La circulation d’une salle à l’autre repose plus sur des effets atmosphériques, une légère chute de copeaux de papier blanc en guise de tempête de neige (Thank you silence, 2005), un souffle d’air traversant une serrure de bronze (Big Mind Sky, 2007) ou un parfum d’encens s’exhalant dans la dernière salle. Par ailleurs, la monochromie qu’évoque Rondinone pour ce projet manifeste la tonalité même de l’état de leur auteur, comme une maladie affectant l’âme et qui ne permettrait plus de percevoir le monde dans toute sa bigarrure.

Alors on déambule, on tourne dans ce ralentisseur des particules du temps. Mais plus on revient sur ses pas, plus on cherche ce moment d’abstraction au monde et de repli sur soi, moins ce qui aurait pu être une simple promenade mélancolique entre les cimaises du musée s’apparente à une divagation dans les arcanes du temps et plus la flamme du regard s’éteint dans cet espace sans oxygène. La majesté des formats picturaux, notamment des constellations étoilées qui écrasent plus qu’elles n’enlèvent, soumettent le regard à leur grandeur, la fraîcheur de l’atmosphère que suggèrent les copeaux de neige en papier devient sècheresse au fil de la visite en monochromie. Le travail de Rondinone sur la série apparaît ici plus sous le jour de son systématisme que de son conceptualisme et nuit à l’ambition résolument affective de son travail.

Ugo Rondinone, Stars, 2008-09. Vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Ugo Rondinone, Stars, 2008-09.
Vue de l’exposition au Carré d’Art, Nîmes. Photo : Stefan Altenburger

Aussi se prend-on à regretter ici cette bonne vieille musique entêtante des Tindersticks qui a pu habiter certaines des installations antérieures de l’artiste, ces filtres colorés qui animaient d’humeurs polychromes les échappées sur des extérieurs urbains, les cimaises en bois derrière lesquelles se planquer comme en autant de cabanes… Le musée dans la majesté de ses augustes salles livides et la froideur de ses sols en marbre vient figer ici un œuvre qui veut lui tenir tête, renvoyant l’artiste romantique à son ambition consistant à mesurer son génie à la taille du temple mis à sa disposition.

Dans cet esprit, on aurait préféré rester sur les magnifiques deux premières salles de l’exposition John Giorno réalisée par Rondinone au Palais de Tokyo qui offraient un basculement sans égal du noir et blanc dans la couleur, une projection vertigineuse dans l’espace intérieur de l’artiste par l’usage du verbe et une plongée verticale et multicolore dans le temps intérieur de l’archive tout simplement époustouflante.

 

 

 


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