r e v i e w s

Tranche de Kippenberger

par Etienne Bernard

Ciprian Muresan, Recycled playground, 2011

 

L’œuvre de Ciprian Muresan a, à l’évidence, beaucoup à voir avec les évènements qui ont secoué l’Europe orientale au cours des vingt dernières années. Pour l’artiste roumain né en 1977, la chute du régime de Ceausescu a correspondu aux premiers pas dans l’adolescence. Le passage brutal d’une société verrouillée à l’idéal économique libéral occidental a propulsé sa génération dans la postmodernité du jour au lendemain et sans préavis. Et le jeune Muresan, comme les autres, de devoir assimiler d’un seul coup un demi siècle d’influences venues de l’Ouest. Mais alors que regarder ? Que choisir ? Comment trier ? Ou encore faut-il trier ou seulement prendre ? L’exposition aujourd’hui présentée au FRAC Champagne-Ardenne à Reims semble répondre partiellement à ces interrogations. En effet, ce qui fut une nécessité sociétale et presque existentialiste trouve naturellement correspondance à un niveau artistique dans la posture appropriationniste, à cette différence (de taille) près que, pour lui, l’entreprise de démystification constitue plus une clé de lecture du monde qu’une seule stratégie conceptuelle.

Et c’est ainsi assez logiquement que Ciprian Muresan rend hommage à l’un de ses chantres, Martin Kipperberger. De celui qui avait, en 1992, déclaré que « chaque image que je vois m’appartient dès l’instant que je la comprends », Muresan retiendra justement l’image de son installation emblématique The Happy End of Franz Kafka’s « Amerika ». Dans une série de cent vingt dessins au fusain sagement encadrés, il dessine le storyboard d’un film réalisé à propos de la pièce par le Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam en 1994. Alors que Kippenberger entendait écrire l’épilogue du roman en donnant corps aux errances bureaucratiques imaginées par Kafka, Muresan se livre à la dissection chirurgicale de la démarche de l’artiste allemand. En somme, il boucle la boucle et renvoie, avec un délicat respect, Kippenberger dans ses propres cordes de manipulation et de fabrication iconique.

 

 


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