r e v i e w s

This is à Strasbourg

par Paul Bernard

Tino Sehgal

Vue de la salle de l'Aubette, Strasbourg. Photo : M.Bertola / Musées de la Ville de Strasbourg.

Vue de la salle de l’Aubette, Strasbourg.Photo : M.Bertola / Musées de la Ville de Strasbourg.

Il y a ceux qui ont pu se rendre à New York ce printemps et assister à la magistrale exposition de Tino Sehgal au Guggenheim. Et puis il y a ceux qui sont de grands adeptes de l’artiste berlinois et qui ont du se contenter, frustrés, des très nombreux récits enthousiastes. Ces derniers pourront trouver dans l’exposition de Tino Sehgal à Strasbourg une très belle consolation.

D’abord parce que l’Aubette 1928 où se tient l’exposition vaut déjà le détour. Complexe de loisirs décoré par Theo Van Doesburg, Hans Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp, il a bénéficié d’une importante restauration qui permet de redécouvrir ce qui reste comme l’une des tentatives les plus réussies d’art total, mettant l’avant garde au service de l’embellissement de la vie. Dans ce sens, il se prête particulièrement bien à ce type d’exposition immatérielle.

On ne peut écrire sur Sehgal sans faire l’économie d’un récit. C’est que le système exclusivement oral qu’il a élaboré (l’absence d’enregistrements, de communiqués de presse, de photographies auxquels Sehgal substitue la parole), place le critique au terme d’une chaîne d’échanges oraux, et le contraint à faire appel à sa seule mémoire. L’exégète se fait lui-même interprète : amené à rendre compte le mieux possible du sens d’une œuvre, il ne peut évacuer les écarts de sa propre subjectivité, sa propre expérience.

Ce 17 novembre, en pénétrant dans le bâtiment, je suis arrêté par une femme qui m’explique rapidement que l’exposition a lieu au premier étage avant de lâcher, alors que je monte déjà les marches : « Deux allemands accusés d’espionnage ». Il s’agit ici de la première œuvre, This is new : chaque jour, le titre d’un article de quotidien local est déclamé par une gardienne. Au fond du ciné-dancing du premier étage, dans la pénombre, une danseuse allongée par terre exécute Instead of allowing some thing to rise up to your face dancing bruce and dan and other things, la pièce manifeste, le point de départ du projet de dématérialisation de l’artiste. Lentement, la danseuse se contorsionne et roule sur elle-même pendant deux heures, faisant directement référence à des travaux de Bruce Nauman et Dan Graham auxquels Sehgal reproche l’enregistrement filmé des performances en démontrant qu’il peut en être autrement.

Mais c’est dans la salle des fêtes que se donne l’une des pièces les plus célèbres de Sehgal, This objective of that object qu’il faut visiter seul. Face au mur, cinq personnes répètent une phrase. D’abord sottovoce puis de plus en plus fort : « the objective of this work is to become the object of a discussion ». Je connaissais déjà cette œuvre par l’analyse qu’en avait fait Michel Gauthier dans les Cahiers du Mnam1. Je sais donc par avance que je dois intervenir, réagir, poser une question. Mais je sais également que si je ne fais rien, les interprètes, après avoir hurlé la phrase, finiront par s’effondrer. J’attends d’en arriver à ce point avant de faire quoi que ce soit. Nul doute que le visiteur qui découvrirait l’œuvre pour la première fois éprouverait alors une certaine gêne devant cette œuvre agonisant. C’est que, comme pour les œuvres relationnelles de Felix Gonzalez-Torres, dont il assume la référence (il fut d’ailleurs l’un des artistes invités en tant que commissaire pour les rétrospectives de Gonzalez-Torres cette année), il n’y a pas de cartels explicatifs de la démarche à suivre. Il revient au visiteur de prendre une décision : est-ce que j’ose intervenir comme semble me le demander l’œuvre ?

Sans trop d’imagination mais adepte de l’œuvre de Sehgal, je finis par questionner « qu’est-ce que le progrès ? », question posée par un enfant à chaque spectateur de l’exposition au Guggenheim. « We have a comment ! » s’écrient l’un après l’autre les différents interprètes en se relevant, comme autant de clignotements lumineux accompagnés de sons électroniques sur un flipper lorsque l’on touche une cible. L’œuvre est déclenchée. Après s’être étonnés du caractère un peu brutal de ma question et en avoir profité pour se moquer gentiment de moi, les interprètes rentrent dans une discussion improvisée, sur un ton qui peut sembler sincère mais parfois théâtral, presque télévisuel. Seront évoqués l’Histoire, l’émancipation individuelle, le principe de civilisation, le concept d’utopie, Brancusi, l’idée de perfection, les théories de l’évolution. Tout en gardant une oreille attentive à ce qui se dit, j’ai le loisir de me déplacer à ma guise dans la somptueuse salle des fêtes, me questionnant également sur l’histoire de ce lieu ou regardant par la fenêtre la place Kléber où le marché de Noël est en train de se monter. L’ « idée » que j’ai lâchée quelques minutes auparavant continue de faire son chemin toute seule. Il y a une certaine jubilation à être à l’origine de cette émulation. Pour quelque temps, c’est mon œuvre. Pourtant, à chaque fois que je me rapproche des interprètes, essayant d’intercepter les raisonnements qu’ils se renvoient l’un l’autre comme un ballon, ils s’avancent un peu plus vers le mur, comme pour me rappeler qu’il s’agit bien d’une œuvre, pas d’une représentation, ni d’une performance, et que si elle dépend de mon activation, elle n’en demeure pas moins autonome. Je n’en suis que le locataire.

Une fois que la discussion leur semble aboutir à une impasse, les interprètes exultent de joie, rejoignant le centre de la salle en sautant avant d’en sortir. Tout cela a duré quinze, vingt minutes peut-être. En sortant, je croise une dame et son petit garçon, visiblement arrivés ici un peu par hasard. J’aurais aimé voir leurs réactions, leur pièce, mais il est tard et je dois déjà reprendre le train.

Cf : Michel Gauthier, « Tino Sehgal : la loi du live », Cahiers du Musée national d’art moderne, n°101, automne 2007, pp. 17-41.

Tino Sehgal à L’Aubette 1928, Strasbourg, du 17 novembre au 23 décembre 2010.

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