r e v i e w s

Stefan Rinck

par Vanessa Morisset

Carnival, Chapelle du Genêteil, Château-Gontier, 25.05 – 25.08.2019

Si certaines des expositions précédentes transformaient entièrement la Chapelle du Genêteil ou attiraient l’attention sur des détails de son architecture moins en évidence que d’autres, conduisant à les réinterpréter à l’aune des œuvres, l’installation des sculptures en pierre de Stefan Rinck, au contraire, fait d’emblée écho au style gothique du lieu et tape dans le mille de l’art du Moyen-Âge. Mais un « Moyen-Âge fantastique » pour reprendre le titre du fameux livre de Jurgis Baltrušaitis[1].

Les monstres imaginaires que ses sculptures représentent, féroces et drôles, rappellent en effet, y compris par leurs dimensions, le bestiaire décoratif des portails et des gargouilles. Décuplée par le thème du carnaval — énoncé en titre mais surtout exprimé par la disposition des pièces, placées les unes à la suite des autres comme si elles défilaient devant un public mis en joie — leur créativité renvoie à la relecture du Moyen-Âge de l’historien de l’art lituanien, centrée sur une liberté d’inspiration méconnue. « Un Moyen-Âge […] peuplé de monstres, de prodiges, se restitue et se développe à l’intérieur du Moyen-Âge évangélique et humaniste[2]. »

Alors, bien sûr, les sculptures de Stefan Rinck ne sont pas littéralement néo-médiévales, elles peuvent aussi être perçues comme la transposition dans un médium traditionnel et quasi sacré de figures ou d’avatars contemporains — personnages de dessins animés, de jeux vidéo, bestioles imaginaires d’aujourd’hui : allons jusqu’aux Pokémons. Ce sont des avatars populaires autant que des gargouilles classées au patrimoine mais les gargouilles n’étaient-elles pas elles-mêmes des avatars populaires de leur époque, carnaval de chimères composées de sources hétérogènes ?

Quand on entre dans l’espace de la Chapelle, face à nous, sur un socle qui peut aussi être perçu comme un podium, un lion merveilleux nous accueille tel un gardien des lieux, plastron arborant une fleur de lys, épée à la main, mais peu effrayant : il nous tire la langue. Bienvenue au carnaval. Derrière lui, les autres personnages semblent se suivre en boucle et à la queue leu leu, tête ou posture malicieuse. Un monstre au museau pointu, coiffé d’un chapeau qui surprend par rapport à son vêtement, armure ou chasuble, suit immédiatement le lion, lui-même talonné par un hibou couronné de grandes plumes, écarquillant d’immenses yeux tout blancs comme lui. Parmi les plus fous, un personnage sur roulettes tend les bras devant lui. Il semble pourchasser son prédécesseur, un drôle de monopode sans tête. Un pauvre quadrupède à la face innocente est enchaîné à un boulet dont la forme rappelle les pierres de curling. Un gentil chien porte une belle blouse assortie de chaussures mocassins-charentaises. Mais le plus extraordinaire est sans doute l’un des personnages du fond, d’un blanc aux reflets étincelants, tête de dinosaure rigolard, grandes dents et yeux ronds, assis et portant sur ses genoux une maquette d’église, du type de celles que les ecclésiastiques offrent au Christ dans les fresques médiévales. La joyeuse parodie carnavalesque atteint ici son comble.

En outre, au blanc de cette pièce s’opposent les variations de tons de celles qui l’entourent, nuances de beiges aux marrons, noir, vert oxydé, grâce aux différentes roches utilisées par l’artiste. Car, en plus de leur inventivité iconographique, les sculptures de Stefan Rinck relèvent d’une recherche autour du potentiel esthétique et expressif des matériaux, grès, diabase, calcaire autant que granit ou marbre, sans oublier la sculpture représentant un singe dont la pierre s’est recouverte de mousse suite à un long séjour en extérieur.

Ces caractéristiques inscrivent les œuvres de Rinck dans une histoire de la sculpture qui n’est pas forcément celle à laquelle on s’attend au départ, la tradition de la statuaire en pierre du Moyen-Âge aux plus grands maîtres, mais plutôt une pratique populaire, celle du papier mâché des masques et des déguisements, magnifiée dans la durée de la pierre, comme un plaidoyer en faveur d’un esprit de fête. Presque une philosophie de vie, presque une position politique. L’exposition est un exemple réussi de proposition accessible à tous, à différents niveaux d’interprétation, du plus simple et amusé au plus curieux, tentant par exemple d’identifier le monstre isolé au sol (le cyclope Polyphème) qui a l’air de vouloir terrasser avec une grosse boule de pierre tous les autres, comme au bowling.

« Le Moyen-Âge ne renoncera jamais au fantastique » affirme Baltrušaitis[3] dans son livre, espérons que l’humanité non plus.


[1] Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique. Antiquité et exotismes dans l’art gothique, Paris, Flammarion, 1981.

[2] Jurgis Baltrušaitis, op.cit., coll. Champs Flammarion, p. 293.

[3] Jurgis Baltrušaitis, op.cit., préface, p. 7

Toutes les images : Stefan Rinck, exposition « Carnival », 2019, Le Carré, Scène nationale – Centre d’art contemporain d’intérêt national, Château-Gontier sur Mayenne © Marc Domage.


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