r e v i e w s

Simon Boudvin

par Rozenn Canevet

Concorde, Le SHED, Notre-Dame de Bondeville, 14.09 – 17.11.2019

Des « sculptures trouvées ». C’est ainsi que Simon Boudvin nomme ce que d’autres auraient pointé comme des « sculptures sans sculpteurs » ou encore, selon la terminologie des Becher, des « Anonymous Sculptures ». L’artiste avoue un heureux plaisir à les découvrir dans les divers territoires qu’il traverse. Depuis plusieurs années, il les documente par la photographie, relève leur situation géographique, dans une filiation smithsonienne. Les formes qu’il affectionne ne sont en général ni construites ni dessinées, on les qualifierait plutôt de naturelles. L’exposition « Concorde » qu’il présente au SHED est en ce sens l’exception qui confirme la règle. Une esthétique de l’aérodynamique, du high-tech et du culte de la diagonale ultrasonique s’y déploie. Une scénographie scénographiée par son sujet-même : les prouesses architecturales de la région normande dans les années 1990, débordant parfois sur les années 2000.

En entrant dans l’espace du SHED – cette ancienne usine reconvertie en centre d’art contemporain et en espace de stockage d’œuvres, autogérée par des artistes –, on est confronté à trois grandes structures en aluminium de cinq mètres de diamètre qui se mêlent à la charpente d’origine. Trois formes phares du vocabulaire géométrique posées au sol ou à la verticale : un triangle, un cercle et un carré tout droit sortis d’un catalogue de location d’équipements de spectacle. L’ensemble de ces grandes structures surjoue le contraste du clinquant métallique contre la patine des briques aux murs et au sol du vieux bâtiment industriel. L’éclairage, aussi, auquel on ne prête pas tout de suite attention et qui est promis à rester sur place, après l’exposition. Inspiré de ceux des supermarchés, ses grands rails de LED viennent zébrer l’espace, insufflant une esthétique de la diagonale à l’ensemble.

À côté, dans l’immense espace qui sépare l’entrée du Shed de sa galerie du fond, une pile de journaux est laissée à disposition. Des textes commandés par l’artiste à des ami·e·s architectes, artistes, paysagistes y sont reproduits. Leur dénominateur commun est de nourrir un même sentiment ambigu envers un certain type d’architecture des années 1990 : y voir une forme de mauvais goût et s’y attacher, malgré tout. Une histoire pas encore réglée… Tou·te·s décrivent des architectures présomptueuses, complexes, technophiles : « En 1997, l’année du Toretta Style – cette fête inoubliable – l’Air Terminal Ostiense était à l’abandon après seulement sept ans d’existence » se rappellent Ambra Fabi et Giovanni Piovene, « c’était le temps des vaisseaux et des métaphores » écrit Gilles Delalex. Pour chaque architecture évoquée, un élément graphique esquisse le geste architectural décrit. L’esbroufe, de son titre, donne ainsi quelques clés de lecture au visiteur avant qu’il ne découvre la galerie de photographies cachée derrière deux grandes cimaises peintes du même vert que celui que l’on retrouve sur les murs de briques du Shed. Et quelle galerie… Le postmodernisme architectural est ici saisi dans tout son sublime, à l’échelle territoriale normande en l’occurrence. L’accrochage d’une quarantaine de photographies au format abribus (120 x 80) ou métro (400 x 300) donne à voir un condensé de ce que les années quatre-vingt-dix ont pu produire. On y voit principalement des lycées professionnels, des IUT, des technopoles, des supermarchés, des CHU et même un hôtel de région. Des architectures bavardes. Beaucoup de bâtiments publics dont la spécificité en France est d’être jugée non par des pairs mais par des élus, nommés le temps d’un mandat politique et dont l’expertise peut laisser songeur. Accrochées selon un ordre géographique, des formes en pointe côtoient des flèches, des diagonales, des poutrelles, de la tôle, des grilles métallisées. L’ensemble des photographies est en noir et blanc. Sauf lorsqu’il y a un geste intentionnel de peintre – un auvent jaune ou rouge –, elles passent alors en couleur. Toutes ont en commun de témoigner d’une innovation, d’un élan. Cette aspiration pour l’expression de la technique, l’artiste s’en amusait déjà en 2016, en relevant l’héritage de l’Expo 67 dans l’architecture de Montréal. L’exposition universelle avait généré et travaillé un certain nombre de formes high-tech et de nouvelles manières de construire avec les projets de Frei Otto ou de Buckminster Füller. Simon Boudvin s’était alors particulièrement intéressé au geste de l’ingénieur.

Il ne faudrait pas se méprendre : par-delà l’approche documentaire, l’objet de la photographie reste un prétexte pour Boudvin. Le vrai sujet est le contexte. L’artiste ne cherche pas à inventer mais à révéler. Il donne à voir des situations, des temps politiques. Et, de par la circulation qu’il met en place entre les lieux, les gens, les objets, les activités, c’est par un ancrage au réel que son travail nous invite à observer en détail certains ressorts de notre monde.

Image en une : Vue de l’exposition « Concorde » de Simon Boudvin au Shed. Photo : Marc Domage.


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