r e v i e w s

Ryan Gander à la Villa Arson

par François Aubart

Ryan Gander

Comme une exposition

Après un espace de documentation, l’exposition s’ouvre sur une petite salle dans laquelle est diffusé un documentaire sur la réalisation d’un film, The Magic and the Meaning, qui suit des étudiants en art à la Tate Britain. Things that mean things and things that look like they mean things, puisque c’est le titre de ce documentaire, nous montre des extraits dudit film entrecoupé d’entretiens entre l’artiste et le réalisateur Dan Fox. Mais, ayant quitté cette salle et soulevé le rideau qui nous sépare de la suivante, nous n’entrons pas dans un espace de projection montrant le film attendu, c’est l’exposition elle-même qui se dévoile. En effet, The Magic and the Meaning n’existe que par ce documentaire qui, d’une certaine façon, le génère. Il n’existe que sous la forme narrative par un scrupuleux respect des codes du documentaire. Et ce sont finalement ces protocoles d’énonciation qui s’imposent comme modalité d’apparition de l’œuvre. Mais, avant même d’avoir accepté cette modalité discursive, nous avions préalablement souscrit à une autre, formulée par cette première salle qui n’introduit pas un film mais l’exposition elle-même.

Ryan Gander, A sheet of paper on which I was about to draw, as it slipped from my table and fell to the floor, 2008. Courtesy de l'artiste, de Bruin-Heijn Collection, Amsterdam et Annet Gelink Gallery, Amsterdam.

Ryan Gander, A sheet of paper on which I was about to draw, as it slipped from my table and fell to the floor, 2008. Courtesy de l’artiste, de Bruin-Heijn Collection, Amsterdam et Annet Gelink Gallery, Amsterdam.

C’est presque une banalité que l’attente d’une œuvre se résolve dans l’apparition d’une exposition. Celle-ci étant depuis plusieurs décades considérée comme langage. Sous ce vocable l’exposition se présente comme une affirmation qu’un agencement d’œuvres énoncerait. Paradoxalement, et c’est là aussi une évidence que de le rappeler, le langage en tant que tel est objet de doutes et soumis aux variables de son interprétation. Quoi qu’il en soit, l’exposition de Ryan Gander se visite comme une longue ligne droite, car une salle infranchissable contrarie le plan du rez-de-chaussée habituellement organisé de façon à ce que la visite se finisse à son point de départ. Ainsi, nous ne pouvons pas tourner en rond, notre avancement est unique, du début à la fin. Or, à l’issue de ce déroulement, nulle conclusion. Car la dernière œuvre, The First Studio Visit, est le menu d’un DVD dont le film est évidemment fictif. Entre ces deux points similaires, en toute cohérence nous devrions trouver un développement. Mais, que peut être une progression linéaire qui revient à son point de départ sans que le début et la fin soient les mêmes ? C’est par ce type de protocoles que Gander brouille les modalités d’énonciation. Car contrairement aux apparences, ce que nous avons traversé en ligne droite n’a rien d’une déclaration psalmodique. Chaque œuvre met en mouvement une multitude de possibles interprétations. Parfois c’est l’absence d’un propos qui se matérialise, à l’image de ce sol jonché de boules de cristal qui contiennent chacune une feuille saisie au moment où elle tombe du bureau de l’artiste alors que celui-ci allait y inscrire la trace d’une idée. Ailleurs l’énonciation est objet de doute, car sa compréhension dépend de la façon dont son récepteur l’assimile. Cela se manifeste, entre autres, dans une salle où une voix enregistrée nous explique comment tel accent lui évoque un paysage, telle odeur un souvenir et nous apprend les différentes techniques de dactylographie qui permettent de tout transcrire, sans même comprendre, puisque seules les sonorités sont écrites.

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Ryan Gander, Felix provides a stage – 11 -(Eleven sketches for ‘A sheet of paper on which I was about to draw, as it slipped from my table and fell to the floor’), 2008.

Nous pouvons regarder le livret gratuit que nous avons pris dans l’espace de documentation à la lumière de cette mise en doute d’une univocité du langage. Lui aussi s’appuie sur un élément constitutif de l’exposition entendue comme énonciation catégorique puisqu’il reprend la forme des documents de médiation qui en quelques phrases balisent la lecture des œuvres. Mais dans celui de The Die is Cast, on ne trouve pas de prise en charge rassurante, on n’y lit qu’une description de l’œuvre. Ce passage par le langage n’est pas une élucidation, au contraire, il ne fait qu’en souligner les possibles mutations, puisque cette tentative de traduction n’est qu’une autre transcription possible. Une fois de plus ce qui se présente comme une énonciation linéaire et concise se révèle n’être qu’une façon de remettre en jeu divers principes déductifs. Ainsi, lorsque après avoir parcouru l’exposition à rebours, on quitte le centre d’art, nous partons avec dans notre poche une possible énonciation des œuvres, une possible façon de les formuler. Nous emportons ce langage hésitant et trouble qu’est celui de l’exposition de Ryan Gander.

Ryan Gander, The Die is Cast, à la Villa Arson, Nice, du 26 juin au 18 octobre 2009.

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Ryan Gander, Oh no not again, 2008Courtesy of the artist, Tanya Bonakdar Gallery, New York, Annet Gelink Gallery, Amsterdam and Lisson Gallery, London.


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