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Ne pas jouer avec des choses mortes

par Pierre Tillet

Ne pas jouer avec des choses mortes

Que deviennent les accessoires, costumes ou éléments de décor dont se servent les artistes lors de performances, une fois celles-ci terminées ? Quel est leur statut, leur mode d’existence ? Ces questions font l’objet de l’exposition Ne pas jouer avec des choses mortes conçue par Marie de Brugerolle et Éric Mangion à la Villa Arson. Premier élément de réponse : ces objets sont acquis par des collectionneurs ou intègrent des collections publiques, ce qui en fait des œuvres qui peuvent ensuite être exposées. Il y a des exceptions notables, comme une espèce de harnais qui permettait à l’inclassable Éric Madeleine de jouer le rôle de pied-micro dans les concerts des Tétines Noires entre 1994 et 2000. Conservé par l’artiste comme un trophée personnel, cet objet surprenant amène le spectateur à imaginer les (douloureuses) positions prises par Éric Madeleine lorsqu’il jouait le rôle de sculpture vivante et fonctionnelle pour ce groupe de rock. Dans un registre plus cinématographique, Brice Dellsperger a rassemblé pour la première fois le matériel ayant servi à la réalisation de ses vidéos (qu’il considère comme le résultat de performances). Présenté dans une vitrine, cet ensemble comportant masques, produits de maquillage, objets sexuels, faux seins et même une enseigne portant l’inscription « Police », continue de suggérer, en l’absence des œuvres de l’artiste (des remakes queer de scènes de films célèbres), des fictions délirantes.
Deuxième élément de réponse : même transformées en œuvres, les « choses » utilisées par les artistes lors de performances conservent l’énergie du contexte dans lequel elles étaient initialement apparues. C’est évident en ce qui concerne La-z Boy, machine à peindre utilisée par Richard Jackson. Son inactivité n’enlève rien à son caractère spectaculaire et foutraque. Il en va de même pour les aspirateurs de Jim Shaw, recouverts de matière blanche parce qu’ils sont censés marcher à l’éther céleste (en référence à un imposteur américain de la fin du XIXe siècle). Initialement utilisés lors d’un concert O-ist (1), ils sont ici réduits au silence. Cela ne les empêche pas de devenir totalement psychédéliques lorsqu’ils sont mis en scène avec une vidéo hypnotique qui évoque des viscères ou des trous noirs – en fait, des fourrures et des boas synthétiques bougés lentement et en gros plan. Seul hic dans cette exposition : la présence d’œuvres qui n’ont jamais servi dans des performances (le Skinny Bear de Paul McCarthy, le Plongeoir ou le Harnais de Philippe Ramette), ou celle de photographies qui en retracent certaines (comme les One Minute Sculptures d’Erwin Wurm). On s’éloigne alors du sujet initial pour rejoindre une histoire plus générale de la performance.

Pierre Tillet

(1) Du nom de la religion parodique explorée par l’artiste dans son œuvre.

Ne pas jouer avec des choses mortes, à la Villa Arson, Nice, du 29 février au 24 mai 2008. Avec Scoli Acosta, Vasco Araujo, Fabienne Audéoud & John Russell, Emmanuelle Bentz, Julien Bismuth, John Bock, Spartacus Chetwynd, Guy de Cointet, Jordi Colomer, Brice Dellsperger, Éric Duyckaerts, Jean-Pascal Flavien, Dora Garcia, Richard Jackson, Mike Kelley, Martin Kersels, Arnaud Labelle-Rojoux, Jacques Lizène, Éric Madeleine, Paul McCarthy, Kirsten Mosher, Yannick Papailhau, Sophie Perez & Xavier Boussiron, Antoine Poncet, Philippe Ramette, Jim Shaw, Roman Signer, Jana Sterback, Catherine Sullivan, Jessica Warboys, Jean-Luc Verna, Franz West, Erwin Wurm.

Au premier plan, Martin Kersels, Orchestra for idiots (détail), 2005. Technique mixte. En arrière plan, Paul McCarthy, Skinny Bear, 1992. Technique mixte. Courtesy galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois. Photo Villa Arson, Nice.

Au premier plan, Martin Kersels, Orchestra for idiots (détail), 2005. Technique mixte. En arrière plan, Paul McCarthy, Skinny Bear, 1992. Technique mixte. Courtesy galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois. Photo Villa Arson, Nice.


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