r e v i e w s

mountaincutters à La Chaufferie – galerie de la HEAR

par Vanessa Morisset

mountaincutters, « Méthodologies de l’incertitude »
La Chaufferie – galerie de la HEAR, Strasbourg
19 jan. — 10 mars 2024

Alors que les écoles d’art sont régulièrement traitées comme des lieux inutiles, voire que l’on peut rayer de la carte sans y réfléchir plus que ça, il peut être opportun de revenir sur la spécificité de leur pédagogie qui, en des temps incertains comme les nôtres, pourrait au contraire s’avérer d’un grand secours. Produire une chose de manière expérimentale peut non seulement apprendre à se diriger dans l’inconnu, mais amène également à porter un regard critique sur les types de savoirs hégémoniques néfastes. Faire et regarder, regarder et faire, c’est-à-dire apprendre des formes qui surgissent sous nos yeux (sous nos doigts ou dans les oreilles…) et les agencer ensemble dans l’espace pour encore mieux apprendre d’elles constitue un moment de travail essentiel de cette pédagogie. C’est pourquoi la plupart des écoles ont des lieux d’exposition, en interne, pour organiser des accrochages. Quelques écoles dédient même ces lieux à des workshops avec des artistes invité·es qui par leurs personnalités et leur expérience ouvrent et enrichissent les possibles. Certaines écoles enfin bénéficient d’espaces dans leurs murs ou attenants tournés également vers un public extérieur, convié à découvrir les fruits de cette pédagogie. 

Vue de l’exposition « Méthodologie de l’incertitude » © A. Lejolivet – La Chaufferie HEAR

La Chaufferie, qui dépend de la HEAR à Strasbourg, suivant le souhait affirmé de son responsable Antoine Lejolivet, est l’un de ces lieux où la pédagogie de l’école se traduit dans le format de l’exposition, avec une grande qualité des œuvres présentées, mais en allant au-delà du fait de proposer un bon moment en regardant de belles choses. On y comprend les enjeux de la création, c’est-à-dire ce que les écoles d’art apportent de précieux : comme le dit on ne peut mieux le titre de l’exposition résultant de la rencontre des montaincutters avec un groupe d’étudiant·es de la mention Art-Objet, il s’agit de « méthodologies de l’incertitude ».

Sous la forme d’une installation globale, où chaque contribution semble être la partie d’un tout, ou plus exactement parvient à s’y glisser, à s’y encastrer, l’ensemble se tient si bien qu’on aurait pu le croire planifié et pourtant non, puisque c’est impossible. Le tout a, à vrai dire, un air de famille avec les expositions des mountaincutters, notamment, celle du Palais de Tokyo ; durant l’été 2023 : on y reconnait, ponctuant l’espace, des éléments de leur vocabulaire plastique, tels qu’un tas de kapok (matériaux de rembourrage), des structures avec parois, socles et plateaux en métal sur roulettes en verre… mais avec parmi eux des apports surprenants, mais non détonnants.  Une robe rose décorée de strass pliée dans un casier de pâte de verre, un mobile en cristal noir qui trace des ombres sur le mur derrière lui, un rouleau de papier collant qui a servi à récolter des cheveux dans un appartement, entre autres, prennent doucement place dans le dispositif. 

Pour enclencher les recherches, les artistes avaient suggéré aux étudiant·es de se replonger dans l’histoire de l’art pariétal, en tant que traces primordiales, érodées par la traversée d’un temps long, transformée en signes, entre l’écriture et le dessin. Chacun·e s’en est emparé, à divers niveaux, en fonction de ses sensibilités et pratiques, sculpture, édition, performance. Pour le vernissage, une étudiante a réalisé des fromages fondus à l’aide d’outils empruntés à la fabrication du verre. Il faut dire que le workshop ayant été organisé par Yeun Kyung Kim, artiste et professeure responsable de l’atelier verre de l’école, beaucoup ont traduit leurs recherches en des formes expérimentales autour de ce matériau et de ses techniques.  Puis le temps de montage a été un véritable moment de co-création entre étudiant·es et artistes, telle une vaste composition à l’échelle du lieu (rez-de-chaussée et mezzanine). Le plan de salle en témoigne. Imprimé sur un papier légèrement jaune (celui qu’utilisent toujours les mountaincutters) qui évoque d’emblée une sensibilité aux nuances des matériaux, il indique la position des pièces grâce à de petits signes schématisant les œuvres à la manière de l’art pariétal, avec un renvoi aux titres et descriptions de matériaux, et c’est tout, sans noms de personnes. De la sorte, la première source d’inspiration de ce travail se retrouve dans le document final qui en même temps vient sceller la dimension collective de l’installation. Un autre indice à propos des noms confirme l’état d’esprit dans lequel le workshop s’est déroulé : dans la liste des noms des participant·es donnée par ailleurs, celui des artistes invité·es n’apparait qu’au beau milieu, selon l’ordre alphabétique. Ici les artistes ne se prennent pas pour des maitres, il et elle interviennent au même titre que les autres. Il faut dire que le duo a en son fondement une élasticité propre à accueillir le collectif. Les mountaincutters, ce n’est pas l’addition de deux personnes, mais une entité pour laquelle travaille deux personnes, parfois plus(1). Cette générosité se ressent complètement dans l’installation de la Chaufferie. 

1 Ce point a été évoquée lors d’une riche discussion des mountaincutters avec les étudiant·es de 3e année section art de l’Ésad de Reims en mars 2021dans le cadre de mes cours d’actualité artistique. 

Vue de l’exposition « Méthodologie de l’incertitude » © A. Lejolivet – La Chaufferie HEAR

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Head image : Vue de l’exposition « Méthodologie de l’incertitude » © A. Lejolivet – La Chaufferie HEAR


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