r e v i e w s

Mirror This

par Etienne Bernard

Benoît-Marie Moriceau

Benoît-Marie Moriceau Sans titre, 2010. Film polyester aluminisé sur cadre en aluminium 1000 x 200 cm. © Benoît-Marie Moriceau / ADAGP Photo : André Morin.

Benoît-Marie Moriceau Sans titre, 2010. Film polyester aluminisé sur cadre en aluminium 1000 x 200 cm. © Benoît-Marie Moriceau / ADAGP Photo : André Morin.

Caché dans un renfoncement, protégé du regard des passants par une palissade de chantier, ce petit jardin secret de la rue du Transvaal peut facilement passer inaperçu, dent creuse urbaine typique du quartier parisien de Belleville. Invité dans le cadre de la première biennale du même nom, l’artiste et flâneur invétéré Benoit-Marie Moriceau choisit cette petite emprise à l’abandon contrainte par les ensembles architecturaux environnants pour y suspendre en hauteur, une surface miroitée tendue sur un châssis de dix mètres de long dont le reflet révèle au passant une étendue de verdure à laquelle l’enceinte métallique lui refuse l’accès.

La pièce cultive l’ambivalence du monumental conjugué au presque rien pour donner à voir sa fragilité intrinsèquement poétique. Ainsi, lorsque la toile ondule au gré du vent, la vibration perturbe ce que l’artiste appelle, non sans malice, un all-over végétal, comme l’onde d’un caillou jeté troublerait l’eau qui dort. Et cette délicatesse matérielle, singulière et pour cause dans le champ de l’art public, fait de l’œuvre un véhicule de l’imaginaire au service des pérégrinations oniriques du quidam. Alors qu’une simple percée de la palissade permettrait de savoir ce qui se passe de l’autre côté, l’installation de Benoit-Marie Moriceau ne démystifie rien du fantasme déjà engrangé par quelque génie du lieu mais en entretient la rumeur. C’est, en revanche, aux référents artistiques absolus dont il est l’héritier conscient que l’artiste propose une prolongation un brin irrévérencieuse. Et ça se bouscule au portillon. Format gigantesque et motif monochrome renvoient évidemment au Grand Art greenbergien de l’École de New York tandis que le travail du miroir se veut un clin d’oeil appuyé aux canons minimaux, des Mirrored Cubes de Robert Morris aux Aluminium Mills de Donald C. Judd. Mais c’est, semblerait-il, à Robert Smithson que Benoit-Marie Moriceau répond plus directement pour prendre à rebours sa pratique du non-site. Quand le héros du Land Art représente le site par le prélèvement minéral, le jeune français le présente par le reflet sur zone et procèd ainsi à son artialisation directe in visu telle que la définit le philosophe Alain Roger. Le petit bout de terrain sans valeur, découvert au hasard d’une balade urbaine, devient alors paysage par le prisme de la réflexion.

Ainsi, c’est dans la maîtrise et la manipulation des codes artistiques établis que Sans Titre, 2010 trouve toute son efficacité généreuse. Elle a le génie de leur faire quitter le champ de l’art pour l’art pour s’inventer proposition accessible et sensible au cœur de la cité. Elle aura eu une vie et une mort (la pièce n’a survécu que quelques semaines à la rue) dans le contexte spécifique d’un quartier. Et peut-être peut-on dire d’elle qu’elle incarne parfaitement le concept de proximité postulé par cette biennale d’un genre nouveau.


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