r e v i e w s

Michele Ciacciofera

par Guillaume Lasserre

Sans commencement et sans fin

Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne-Château de Rochechouart, 19.05-13.07.2021

Pour sa première exposition muséale en France, Michele Ciacciofera investit l’ensemble du musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, installé dans le château de Rochechouart. « Sans commencement et sans fin », titre emprunté à Montaigne, réunit une centaine d’œuvres réalisées au cours des dix dernières années : au moment où l’artiste, né en 1969 à Nuoro en Sardaigne, s’installe à Paris. À l’université, il étudie les sciences politiques, l’anthropologie et la sociologie, disciplines sur lesquelles s’appuiera plus tard sa pratique artistique. Ce n’est qu’après une carrière sportive, interrompue par une blessure, que celui-ci entame une formation classique auprès du peintre G. A. Sulas, retournant en Sardaigne après avoir vécu en Sicile. « Ces deux îles, aussi proches géographiquement que distantes à bien d’autres égards, sont une source d’inspiration inépuisable. À travers l’art, j’essaye de créer un fil qui les relie1 », confie Ciacciofera qui, depuis 2005, a placé la Méditerranée au cœur de ses recherches plastiques. L’exposition est aussi l’occasion de réactiver quelques œuvres emblématiques de son travail, parmi lesquelles Janas Code, exposée lors de la 57e Biennale de Venise en 2017.

Dès la première salle, on retrouve les médiums de prédilection de l’artiste : le dessin, la peinture, la sculpture et la céramique, dont un ensemble occupe le centre de la pièce. Au mur, un ensemble d’œuvres graphiques témoigne de sa pratique journalière du dessin. Ciacciofera travaille sur la question du vivant, mélangeant l’inerte et le mouvement, l’organique et l’inorganique, le végétal et l’animal. Dix sculptures en verre soufflé de Murano reposant sur trois structures métalliques composent Tales of the floating world (2019). Celles-là prennent la forme de cellules organiques hybrides évoquant à la fois l’humain, le vivant et l’inorganique. Formes molles, à l’aspect liquide et aux teintes déclinées du bleu au brun, elles semblent dériver, flotter dans les fonds marins. Elles répondent aux recherches de l’artiste sur l’ambiguïté formelle qu’il y a entre organique et minéral dans la théorie des infravies2. Aux murs, on retrouve des éléments graphiques ainsi que des grilles, enserrées par des fils et dans lesquelles sont parfois suspendus de petits objets. Elles s’inspirent à la fois de la grille de la modernité en histoire de l’art et du quadrillage de la fouille archéologique. La peinture The Eternal Being (2019), allégorie de la Réflexion assise sur des signes phéniciens, médite sur le passage du temps. Dans la galerie d’exposition, l’artiste installe Ore Francesi (2019-20), pour laquelle il imagine trois nouvelles tables, sur chacune desquelles il dispose un leporello3.

Michele Ciacciofera, The Library of Encoded Time (2019), installation view at Michel Rein, Paris. Photo Florian Kleinefenn. Courtesy Michel Rein, Paris:Bruxelles.

Le deuxième étage s’ouvre sur six totems offrant une vision plus politique. Le Spectateur émancipé (2015), peinture inspirée de l’ouvrage éponyme4 de Jacques Rancière, évoque la manière dont le regardeur peut faire partie de l’œuvre et, même, la compléter. Les totems anthropomorphes, sont conçus à partir de bâtons en bois récupérés à Paris après des orages. Leur transformation en œuvre d’art révèle la dimension écologique de l’œuvre de Ciacciofera, dans laquelle la notion de recyclage est fondamentale. À l’autre extrémité de l’étage est présentée, au sol, une nouvelle étape de The Library of Encoded Time, projet en plusieurs chapitres qui questionne les relations de l’écrit à la matière et à la mémoire. Un ensemble de briques en terre cuite du XVIIIe siècle, récupérées dans la maison d’un employé du musée, est purifié une première fois par le feu. L’artiste y grave ensuite des signes et des écritures avant de les enfourner pour la seconde cuisson5. Cette bibliothèque, disposée au sol comme sur un site archéologique, reprend encore le motif de la grille. Les vides y symbolisent alors les pertes de la mémoire collective. Présentés au mur, en regard de la bibliothèque, les Bees books se composent de ruches qui, retravaillées par l’artiste, révèlent une analogie formelle avec les pages d’un livre. Ils évoquent un pré-langage du règne animal qui serait ici lié à l’activité sociale des abeilles. Ciacciofera retravaille l’organicité de la cire, y incruste des éléments naturels.

Dans l’ancienne tour médiévale, The Inner State, parlement de totems multicolores et anthropomorphes, tient son assemblée. Pour l’artiste, « la présence totémique constitue un pilier des sociétés, ancestrales comme contemporaines, qui reconnaissent dans ces symboles des liants sociaux et politiques indispensables6 ». La traversée de cette forêt de sculptures plonge le visiteur dans un état d’introspection.

Michele Ciacciofera, Janas Code (2016) installation details. 57th Venice Biennale, Pavilion of Traditions.

Pierre angulaire de l’exposition, l’installation Atlantropa7 se compose de huit éléments en verre disposés au sol et qui semblent dériver au milieu de sacs en toile de jute, encerclés par des drapeaux à l’aspect martial. Congo, Honduras, Mexique, autant de métaphores illustrant les échanges mondialisés ou la manière dont l’Occident va se servir dans les pays en voie de développement. La bande sonore, captée sur un bateau de pêche sicilien qui assure la jonction avec la Lybie, restitue la complexité de l’expérience de la mer. Les sacs de jute renferment la mémoire historique, celle du café en tant que boisson, produit le plus diffusé dans le monde avec le pétrole. L’ensemble accuse une dimension maritime, avec ses outres à la forme sensuelle, ses jarres en verre rappelant celles, fossiliques, qui gisent dans les fonds marins, témoins de deux mille ans d’histoire de la mondialisation. Le café dont l’odeur émane des sacs de jute a ici une portée politique.

Dans les combles du château se déploient les précédents chapitres de The Library of Encoded Time. Ce conservatoire des écritures sert de prélude à la présentation de Janas Code8. Imaginée pour la 57e Biennale de Venise, l’installation prend place sur de vieilles tables en bois demeurées intactes car considérées comme des memory recorders. Elle clôture l’exposition autant qu’elle la recommence, dans un mouvement circulaire cher à Montaigne, « Sans commencement et sans fin ».


  1. Cité dans Valentina Sensone, « Il paesaggio sonoro del Mare Nostrum a Kassel », Il Manifesto, 9 juin 2017, https://ilmanifesto.it/il-paesaggio-sonoro-del-mare-nostrum-a-kassel/ Consulté le 30 mars 2021.
  2. Thomas Heams, Infravies. Le vivant sans frontière, Seuil, Sciences humaines, 2019, 192 pp.
  3. Livre se présentant sous la forme de soufflet qui se déplie à la manière d’un accordéon.
  4. Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La Fabrique éditions, 2008, 145 pp.
  5. La réalisation s’est faite en partenariat avec le CRAFT de Limoges. Association de loi 1901, soutenue par le ministère de la Culture / DRAC Nouvelle Aquitaine, Région Nouvelle Aquitaine et la Ville de Limoges, qui accompagne la création contemporaine en céramique, tout en jouant un rôle d’interface entre l’art et l’industrie.
  6. Cité dans Michele Ciacciofera. Time in territories of life, dossier de l’exposition éponyme à la galerie Michel Rein, 2020.
  7. « Atlantropa » a bénéficié d’une collaboration avec le Centre international de la recherche sur le verre et les arts plastiques (CIRVA) de Marseille.
  8. Le titre renvoie aux domus néolithiques de Janas 1 que l’on trouve en Sardaigne.

Image en une : Michele Ciacciofera, Ore Francesi (2019-2020), leporello. watercolor, pen, ink on paper. single page 17 x 12 cm.


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