r e v i e w s

Memoria, récit d’une autre histoire

par Vanessa Morisset

FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux, 05.02-21.08.2021

A priori, il y a de quoi être septique quant à l’intérêt artistique d’un événement inscrit dans le programme Africa 2020 (prononcez « vin-vin ») lancé par l’actuel Président de la République. Or, excellente surprise, l’exposition Memoria, récit d’une autre histoire, pour laquelle Claire Jacquet a convié deux jeunes commissaires indépendantes, Nadine Hounkpatin et Céline Seror, est remarquable tant du point de vue du parti-pris général que des œuvres sélectionnées. Pour se positionner au cœur du sujet des contre-récits émanant des diasporas africaines, elles ont fait le choix de ne présenter que des œuvres d’artistes femmes ayant un lien avec un pays d’Afrique, soient qu’elles en sont originaires soit qu’elles y vivent, faisant se côtoyer de très jeunes artistes dont on découvre la pertinence — par exemple Gosette Lubondo, photographe, diplômée des beaux-arts de Kinshasa — et des artistes plus connues comme Myriam Mihindou ou Otobong Nkanga qu’on a grand plaisir à re-découvrir dans ce contexte. Les commissaires ont aussi choisi de chapitrer l’exposition, certes d’une manière assez classique, voire didactique, selon des catégories larges, « De l’intime à l’universel », « quand la mémoire fait œuvre politique » et « fabulations, fictions et autres imaginaires », mais c’est en réalité tout à leur honneur de ne pas s’être livrées à une surenchère d’astuces curatoriales, pour s’en tenir à une structuration qui met en valeur les œuvres et les artistes.

Na Chainkua Reindorf, Bomi: Second Life, 2020, Courtesy de l’artiste. Photo : Gaëlle Deleflie

Ainsi est-on accueilli, dans la première section, par une impressionnante installation de Mary Sibande intitulée Wish You Were Here de 2010, qui rend hommage à l’histoire anonyme des domestiques noires d’Afrique du Sud, toutes appelées par leurs patron-ne-s de manière interchangeable « Sophie », pour ne pas avoir à retenir leur prénom lorsqu’ils les remplaçaient. L’œuvre est particulièrement forte car elle suggère une analogie entre la femme et le centre d’un univers, faisant saisir à quel point tout un système reposait sur des personnes non respectées comme telles. Cette violence faite à des identités singulières prend ici une ampleur cosmique. En effet, au milieu de l’espace de la première salle, reconnaissable à un bonnet et un tablier blanc, une servante représentée à l’échelle 1, sous les traits de l’artiste elle-même, porte une longue robe bleue qui compose un disque autour d’elle. Tenant dans ses mains un fil rouge, d’un coté encore roulé en une grosse pelote et, de l’autre, traçant sur un tissu en broderie, un grand S, pour Sophie bien sûr, elle rappelle aussi les divinités maitresses du temps, symbolisé par le fil, dans bien des mythologies du monde. En outre, la typographie du S brodé fait songer à l’initiale de Superman, que l’on retrouvera plus loin dans une autre œuvre, de Mary Sibande, une photographie de sa Sophie. Toujours dans la première section, on est ému par la puissance de la série des douze peintures à l’huile sur lin de Dalila Dalléas Bouzar, Princesses, réalisées entre 2015 et 2016. En partant de photographies de femmes qui avaient été forcées de retirer leur voile dans leur but d’un fichage d’identité pendant la Guerre d’Algérie, l’artiste redresse un tort. Elle représente les femmes de face, maquillées et ornées de bijoux traditionnels, sur un fond noir qui fait ressortir les différentes nuances de couleur de leur peau, presque leur grain. Elle leur restitue beauté et dignité, leur permettant de manière posthume et par procuration de se réapproprier leur image. Dans les peintures de Dalila Dalléas Bouzar, ces femmes nous regardent, avec douceur mais détermination, droit dans les yeux.

Exposition à partir du 5 février au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA

Un peu plus loin, autre grande découverte, les tableaux de Tuli Mekondjo, artiste namibienne, combinent avec finesse un ensemble de techniques, encre, peinture, transferts d’images, fil, pour obtenir des compositions évanescentes, faites de fragments d’images aux contours précis mais aux couleurs délavées, semblant remonter d’un passé à la fois authentique mais définitivement marqué par le colonialisme et le désir d’exotisme. D’une beauté mélancolique, ils évoquent le processus d’une mémoire qui s’efface. Des figures y apparaissent qui peuvent être interprétées comme des fantômes. De même, dans la deuxième section axée sur la mémoire et le politique, les photographies de Gosette Lubondo mettent en scène des revenants, sous la forme de personnages en surimpression qui hantent un lieu abandonné, précisément une école, comme s’ils voulaient faire raconter aux murs ce qu’ils ont vu et entendu. La fiction d’esprits qui rodent pour raconter l’histoire autrement est très perceptible dans l’exposition. A vrai dire, on pourrait s’arrêter sur toutes les œuvres, tant elles contribuent à la fois esthétiquement et thématiquement à opérer des percées dans nos habitudes intellectuelles, chacune constituant un exemple de la vitalité et de la fraicheur de l’art actuel (pour peu qu’on aille chercher un peu plus loin que sur un stand de foire). Sans oublier que l’exposition est accompagnée d’un catalogue, très réussi, brillamment introduit par un texte de la philosophe Nadia Yala Kisukidi: en s’appuyant sur la théorie d’une multiplicité des formes de mémoires esquissée par Bergson, elle pose le cadre conceptuel d’une réflexion sur la possibilité de repenser l’histoire. On y lit aussi des textes poétiques — tout en restant très instructifs — tel que le dialogue imaginaire de Chris Cyrille inspiré des photos de Gosette Lubondo. Concluons avec lui: « Nulle politique à ajouter à cette politique qu’est l’imagination et qui n’est pas de retour mais de possibles ».

Image en une : Dalila Dalléas Bouzar, Princesse, 2015-16. Vue de l’exposition «Memoria. Récits d’une autre Histoire», Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. Photo: G. Deleflie. Courtesy de l’artiste et de la galerie Cécile Fakhoury, Abidjan, Dakar, Paris.


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