r e v i e w s

Les gens d’Uterpan

par Guillaume Lasserre

Panique au dancing.

MABA, Nogent-sur-Marne, 14.10.2021 – 13.03.2022.

À Nogent-sur-Marne, la Maison d’Art Bernard Anthonioz (MABA) et la Maison Nationale des Artistes, atypique maison de retraite réservée aux plasticiens pouvant accueillir jusqu’à quatre-vingts artistes âgés, sont des émanations de la Fondation des Artistes dont une partie des ateliers est située en contrebas du parc commun aux deux lieux. C’est là que les gens d’Uterpan effectuent la résidence qui est à l’origine de l’exposition « Panique au dancing », actuellement présentée à la MABA. Associés depuis 1994 sous le nom des « gens d’Uterpan », Anne Vigier et Franck Apertet travaillent à la croisée des arts visuels et de la danse chorégraphique, interrogeant les normes et les conventions qui régissent l’exposition et le spectacle vivant pour mieux les subvertir par l’expérimentation d’attitudes nouvelles en matière de création. Voilà plus de vingt-cinq ans qu’ils ont fait le choix radical de déplacer leur pratique initiale de chorégraphes dans le champ des arts plastiques, construisant un dialogue critique entre les régimes du spectacle et les espaces et la pratique de l’art contemporain. Ce déplacement avait alors valeur de manifeste. Ils occupent « une position d’artistes avec un pas de recul sur la production elle-même et sur comment fonctionne le travail, l’artiste, le public, comment fonctionne l’institution[1] ». Au départ chorégraphique, leur œuvre s’est beaucoup plus intéressée à l’instrumentalisation et au conditionnement des comportements via l’ensemble du dispositif de l’art. Comment, par exemple, dans un musée le public est amené à obéir, à avoir un comportement adéquat, à ne pas s’approcher, à ne pas toucher.

L’exposition procède du cadre et du contexte spécifiques à la résidence des gens d’Uterpan, proposant une nouvelle approche de monstration des œuvres et d’implication des corps. Elle donne à voir un ensemble d’œuvres issues de pratiques pluridisciplinaires – films, performances, installations, textes, etc. – et d’objets scénographiques trouvés sur le site ou dans ses alentours immédiats. L’enjeu est ici celui du déplacement dans toutes ses acceptions. Celui du regard que l’on décale des œuvres vers notre propre corps – en tant que visiteur – en train d’interagir avec les objets présentés. La proposition implique le public tant physiquement qu’intellectuellement par le détournement de son attention des œuvres exposées pour prendre conscience de sa posture personnelle. Dès lors qu’il déambule dans l’exposition, le visiteur devient une sorte de performeur de l’espace dans lequel il interagit. Au déplacement physique répond le déplacement temporel, celui des habitudes et des usages, celui d’un lieu vers un autre « ou bien le déplacement de ce que peut être une institution qui présente des expositions…[2] » La proposition « Panique au dancing » s’appréhende comme un tout, une œuvre totale, que chacun s’approprie en fonction de l’expérience qu’il en fait.

Le visiteur devient donc « l’élément » central de la partition qui se joue ici. La notion de temps est devenue le thème principal lorsque le temps de la résidence est devenu celui du coronavirus. Trois temporalités entrent ici en jeu : le temps organique – celui des saisons –, le temps historique – l’histoire du lieu, du bâti – et enfin le temps narratif – celui du remodelage dans la fiction. À l’opposé de ces temps horizontaux, les gens d’Uterpan revendiquent une temporalité verticale, qui partirait du sol pour se propulser vers le haut, vers l’expérience et l’expérimental.

L’exposition tire les fils narratifs d’une histoire composée par le visiteur à partir des interactions qu’il engage ou non avec les éléments glanés par les gens d’Uterpan et disposés dans les salles. Ainsi, on croise pêle-mêle une cigale en céramique qui chante uniquement lorsqu’elle n’est pas seule, des boules de pétanque, les menus à venir de la maison de retraite, un tas de terre provenant du parc, des blocs de siporex, reliquat d’un ancien tournage, des balustres, un gant oublié dans l’escalier, et une lettre jamais remise à son destinataire, qui commence par ces mots : « Mon cher Maître bien-aimé, ne croyez pas que je suis folle. Depuis que je vous connais, j’ai éprouvé pour vous une passion qui est devenue une forme d’adoration[3] ». Un rideau délaissé, un plat d’œufs, signe de fragilité, deux parterres d’audiences se faisant face dans le parc, un autre rideau qui induit une courbette comme pour entrer en scène, des flèches directionnelles bleues de style autoroute. Des bas-reliefs antiques et un fil de 1283 mètres correspondant au diamètre du vestibule. La statue de la grotte de Bacchus, prêt de la ville de Nogent-sur-Marne, ferme l’exposition. Choisie par les gens d’Uterpan pour le mouvement de son corps qui semble esquisser un pas de danse, la jeune femme sculptée avait été vandalisée en 2002. Restaurée par la ville, il reste cette image saisissante d’une figure à la fois satanique et libératoire, dégageant une puissante énergie. Les visiteurs ne peuvent pas déambuler dans le parc. L’idée était de créer un manque ailleurs dans la ville. Chaque chose ici raconte l’histoire de quelque chose d’autre. La mise en scène se fait par les objets qui sont là, un travail sur la fabrication de l’instant.

« Panique au dancing » se place au terme du processus standardisé de la danse et du mouvement dans les musées et les expositions – processus que les gens d’Uterpan ont initié en 2003 avec « Home Clubbing » puis avec les protocoles « X-Event 2 ». À l’extérieur, devant la porte monumentale condamnée depuis longtemps et au-dessus de laquelle est inscrit en lettres noires majuscules : « Maison d’art Bernard Anthonioz »,  les gens d’Uterpan ont disposé un banc rouge provenant d’une exposition précédente.


[1] Franck Apertet, rencontre dans le cadre de la participation des gens d’Uterpan à l’exposition « Time of Work » au Centre d’Art Z33 à Hasselt, France Belgique culture, 28 juillet 2020, https://www.youtube.com/watch?v=Ntm4HYyAt2A Consulté le 28 décembre 2021.

[2] Caroline Cournède, « Exposition à la MABA : « Panique au dancing », les gens d’Uterpan », Le fil d’argent, n°49, octobre 2021, p. 6.

[3] Lettre de Madeleine Smith, l’une des deux sœurs anciennes propriétaires du site, adressée à l’artiste Jean-Jacques Henner, enseignant la peinture au Louvre et son professeur, de trente-quatre ans son ainé.

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Image en une : Vues de l’exposition / Exhibition view Panique au dancing des / by gens d’Uterpan, MABA Nogent-sur-Marne, 14 / 10 / 2021- 13 / 03 / 2022 Photo : Aurélien Mole


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