r e v i e w s

Le Tamis et le sable, 3 / 3 : La Méthode des lieux

par Laure Jaumouillé

Maison populaire, Montreuil, du 2 octobre au 14 décembre 2013.

Dans l’espace de la Maison populaire, les commissaires en résidence Anne-Lou Vicente, Antoine Marchand et Raphaël Brunel proposent de « remettre en jeu » l’exposition, envisagée comme le médium d’une réflexion plurielle sur les notions de mémoire et de transmission des savoirs. Grâce à l’intervention scénographique de Guillaume Constantin, les œuvres de différents artistes dialoguent par leur insertion à l’intérieur d’un display original. Invité à concevoir une œuvre autonome prenant la forme d’un dispositif architectural, ce dernier élabore une projection tout à la fois mentale et physique de son propre « palais de mémoire ».
Ce terme – issu des traditions respectives de la rhétorique et de la dialectique – désigne une méthode ancestrale utilisée par les grands orateurs grecs afin de mémoriser de longs discours [1] : c’est en imaginant sa déambulation dans un espace architectural fictif que le rhéteur engage un processus mnémotechnique effectif. Le display ainsi conçu par Guillaume Constantin se compose de modules éclatés agissant autant sur l’espace d’exposition que sur la perception des œuvres. En introduisant dans leurs recoins et interstices de petits readymades – autant d’objets trouvés et collectés durant la préparation du projet –, il invite le spectateur à faire l’expérience sensible de la mémoire de l’exposition.

De gauche à droite - Maïder Fortuné, Figures défaites (Origamis), 2011 / Guillaume Constantin Fantômes du Quartz IX, 2013 / Louise Hervé & Chloé Maillet, Nihil dictum quin prius dictum, 2013. Vue de l’exposition « La Méthode des lieux », Maison populaire de Montreuil / Photo : Martin Argyroglo.

De gauche à droite – Maïder Fortuné, Figures défaites (Origamis), 2011 / Guillaume Constantin Fantômes du Quartz IX, 2013 / Louise Hervé & Chloé Maillet, Nihil dictum quin prius dictum, 2013. Vue de l’exposition « La Méthode des lieux », Maison populaire de Montreuil / Photo : Martin Argyroglo.

À l’intérieur de ce dispositif, dont la spécificité résiderait en sa capacité à réunir les œuvres convoquées tout en manifestant la diversité des questions qu’elles suscitent, les notions de transmission et d’histoire se trouvent sollicitées par des artistes qui tendent à démultiplier leurs enjeux par la quête des « au-delà » de la seule écriture historiographique [2]. C’est ainsi qu’ils convoquent tour à tour le corps, l’image, la voix, ou encore l’objet pour interroger une pluralité de traces mémorielles. En contrepoint à l’héritage moderne du projet encyclopédique des Lumières, l’exposition « La Méthode des lieux » envisage notre relation à la connaissance par la production de formes artistiques déliées d’une écriture rationalisée ou encore optimisée. Au centre de l’espace, Odires Mlászho propose une installation composée de cinq volumes d’un annuaire d’avocats dont les pages ont été ouvertes une à une, afin d’échafauder leur enchevêtrement sous la forme d’une architecture archaïque et abyssale. Par une telle proposition, l’artiste brésilien déjoue les fondements de la production de savoir occidentale pour les réifier par un procédé d’hybridation.
L’exposition accueille en outre Point of no return (2011), une œuvre d’Oriol Vilanova mise en relation avec le manifeste Auto-Destructive Art de Gustav Metzger (1959). Dans une vitrine ouverte, l’artiste espagnol présente la première édition de La Société du Spectacle de Guy Debord, dont il a effacé le texte à la manière des copistes des VIIe et XIIe siècles usant de la méthode du palimpseste. Ce faisant, l’artiste interroge la patrimonialisation possible d’une pensée critique autant qu’il ouvre la question de la destruction et de la perte irréversible des données. Alors qu’il publiait son ouvrage culte en 1967, Guy Debord dénonçait la disparition du réel dans un « spectacle » omniprésent [3].

Le choix d’Oriol Vilanova quant à l’effacement de ce texte en particulier induirait une réflexion sur ce qui nous attache à nos spectacles contemporains. En écho à cette interrogation, l’artiste français Nicolas Maigret présente une installation vidéo intitulée The Pirate Cinema (2013). Grâce à la mise au point d’un logiciel spécialisé, l’artiste diffuse en temps réel la captation de l’ensemble des échanges peer-to-peer sur la trame internet mondiale. Si l’œuvre témoigne de la multiplicité des échanges relevant de notre culture populaire, elle fait aussi le constat de transits majoritairement consacrés aux seuls blockbusters échappant aux restrictions législatives [4]. Envisageant la connaissance par le biais de transmissions corporelles, langagières, textuelles, informatiques ou encore plastiques, « La Méthode des lieux » invite le visiteur à repenser le travail de mémoire nécessaire à la survivance de nos productions cognitives et esthétiques les plus riches.

  1. Les notions de « palais de mémoire » et de « méthode des lieux » désignent toutes deux ce même procédé mnémotechnique.
  2. Nous entendons ici l’écrit comme inaugurant la notion traditionnelle de l’Histoire, par opposition à ce qu’il est commun d’appeler la Préhistoire.
  3. « La réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel » : in Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967, Gallimard, Folio, p.31.
  4. Ainsi se pose la question épineuse de ces transferts de fichiers restreints par la loi Hadopi, dont les enjeux controversés mériteraient de faire l’objet d’un véritable débat public.

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