r e v i e w s

Laurent Grasso – Anima

par Laure Jaumouillé

Collège des Bernardins 
Du vendredi 14 octobre au samedi 18 février 2023

Fondé en 1248, le Collège des Bernardins est situé au cœur du Quartier latin. Jusqu’à la Révolution, il est habité par des moines cisterciens. Fidèle à la notion de « collège », le lieu est dédié à l’apprentissage et à l’émulation intellectuelle. Laurent Grasso y présente l’exposition Anima, un titre qui est aussi celui du film présenté dans l’ancienne sacristie du prieuré, y tenant une place fondamentale. Cet évènement est initié en collaboration avec l’équipe de recherche de la chaire Laudato si’. Pour une nouvelle exploration de la Terre. L’architecture gothique de la Grande Nef se distingue par trente-deux colonnes qui évoquent la forêt du Mont Sainte-Odile que l’on découvre dans le film.    

Au cœur de l’espace, à l’entrée de la sacristie, on observe une sculpture en bronze, elle aussi dénommée Anima (2022). Il s’agit d’un enfant portant dans ses bras un renard, celui-là même qui traverse la forêt filmée par Laurent Grasso. L’artiste se dit intéressé par la recherche d’une intériorité mais aussi d’une quête du sacré et de l’occulte. L’enfant serait un oracle accédant à une forme de savoir qui nous est dissimulé. Sur les murs latéraux, on observe des sculptures en bronze ou encore en néon. Celles-ci, intitulées Panoptes (2020), se caractérisent par la forme de plantes dont les feuilles s’apparentent à des yeux qui nous observent autant que nous les observons. On se souvient, dans la mythologie grecque, qu’Argos avait reçu l’épithète de « Panoptès », à savoir, « celui qui voit tout ». Ce dernier avait une centaine d’yeux disséminés sur son visage et sur son corps. Emanuele Coccia, dans son essai La vie des plantes, démontre comment les plantes se trouvent à l’origine de notre monde, un monde en régénérescence permanente, dont le début perpétuel « se répète à chaque instant, en chaque lieu du globe ». 

Il faut ici faire appel à l’histoire de Sainte-Odile, dame de l’époque mérovingienne qui naquit aveugle vers le milieu du 7ème siècle. C’est alors que Dieu commanda au moine irlandais Erhard, évêque d’Ardagh, de se rendre à Baume pour baptiser l’enfant. Arrivant quelques jours plus tard, il appose l’huile sainte sur les yeux d’Odile qui recouvre la vue. On se souvient en outre que le prénom « Odile » signifie « fille de la lumière ». L’histoire de Sainte Odile s’affirme comme le cœur de l’exposition de Laurent Grasso et apparaît comme une source d’inspiration majeure. Naturellement, la vue et le regard sont absolument essentiels pour tout artiste. Tandis qu’elle est représentée portant un livre ouvert, on observe sur chaque page, un œil qui nous regarde.   

Vue de l’exposition Anima © photo: Tanguy Beurdeley

Projeté sur un écran LED, le film Anima est environné de polyèdres en marbre posés au sol. On se souvient de ces figures géométriques qui ont joué un rôle majeur dans la pensée de Platon. Laurent Grasso tend à renouveler notre relation au vivant, ce que David Abram appellerait « Le Monde de la Vie », selon une pensée animiste. Apparaissant comme une forme d’écosystème, le film a été tourné sur les lieux du Mont Sainte-Odile à 750 mètres de la Plaine d’Alsace. Le spectateur se trouve immergé dans un univers emprunt de mystères et de mythes, peuplé d’êtres étranges…  Il traverse en outre un véritable biotope. On y observe des feux mystérieux, une figure humaine, un renard et des ombres équivoques. Laurent Grasso nous fait le récit de sa rencontre avec un théologien des Bernardins, Frédéric Louzeau, et un géobiologue. Tous trois ont partagé leurs points de vue, et leurs échanges furent à l’origine de la réalisation de ce film. Tandis qu’un individu évolue dans ce paysage boisé, un renard s’arrête, se retourne, puis reprend sa course. Laurent Grasso se dit intéressé par les histoires que les gens se racontent, leurs croyances et leurs rituels. Ici, humains et non-humains cohabitent selon une logique perspectiviste, un pluralisme ontologique. On se souvient alors de la pensée de Philippe Descola, selon lequel le dualisme homme-nature doit être littéralement effacé de nos modes de pensée. Nous sommes désormais devenus étrangers à ce « naturalisme », défini par l’auteur comme une « composition de monde » qui nous sépare de tous les autres êtres vivants. Alors que l’on entend une mélodie issue d’un pyrophone, un sourcier sonde avec son instrument les forces de la terre. Le spectateur suit du regard le « mur païen », à savoir, un chemin de croix longé de pierres, situé en contre-bas de l’Abbaye. Alors que le cinéma est une invention de la modernité, le film réalisé par Laurent Grasso se situe à rebours d’une acception rationaliste de la vie terrestre. Comme le disait Bruno Latour, « Nous n’avons jamais été modernes ». Apparaissant comme un non-humain, le renard est doté d’une intériorité au même titre qu’un arbre, un rocher ou encore une rivière. On retrouve ici le « perspectivisme » tel qu’il est conçu et théorisé par Eduardo Viveiros de Castro. 

On observe au travers de la nef un ensemble d’huiles sur bois intitulées Studies into the Past développée par l’artiste depuis 2009. Celles-ci sont accrochées aux piliers à la manière des obiit, à savoir, des armoiries funéraires de l’aristocratie. Tandis qu’elles semblent provenir du XVIIe siècle hollandais, elles sont en réalité contemporaines, l’artiste jouant volontairement avec les temporalités. Au sein d’architectures gothiques, on observe des nuages en suspension ou encore des sphères. On pourrait assimiler ces motifs à des signes prophétiques ou divinatoires, tandis que Marta Gili évoque à leur sujet un véritable « vertige temporel ». Tandis qu’il introduit un brouillage temporel, Laurent Grasso nous enjoint à envisager l’avenir avec les moyens d’un autre monde, celui que nous avons perdu depuis longtemps. Tandis qu’il perturbe la datation de ses œuvres, l’artiste travaille le temps à la manière d’une « matière artistique ».    

Laurent Grasso se dit intéressé par la notion de « zone critique », à savoir, un terme employé par une nébuleuse de chercheurs qui tendent à repenser la question environnementale. Saisis par le Nouveau Régime Climatique, ces derniers occupent le terrain de la géologie et renouvellent la question du « territoire ». Dans le Prieuré, l’artiste présente une œuvre intitulée The Schumann Spheres (2018) constituées de sphères en verre, or et laiton. Ces dernières seraient dotées d’une puissance génératrice de fréquences électromagnétiques. Ainsi, elles évoquent les fameux boîtiers du physicien allemand Winfried Otto Schumann. Ce que l’on appelle les « résonances de Schumann » sont des fréquences ultra-basses qui se propagent entre la surface de la planète Terre et l’ionosphère. Tandis qu’elles s’accordent avec le cerveau humain, elles produisent une harmonie entre le système nerveux et l’environnement naturel. 

Vue de l’exposition Anima © photo: Tanguy Beurdeley

Le futur apparaît comme une autre dimension du « vertige temporel » provoqué par les œuvres de Laurent Grasso. L’artiste développe une spéculation sur les mystères d’un avenir hypothétique. On trouve dans l’exposition un rocher doté de lumières cosmiques, ce qui nous fait penser à la notion d’« archifossile » introduite par Quentin Meillassoux dans son ouvrage Après la Finitude. L’auteur y énonce qu’il est possible d’envisager la prééminence absolue d’un monde sans gens, posant la question suivante : comment saisir le sens d’un énoncé portant sur des données antérieures à toute forme humaine de rapport au monde ? Ainsi, Meillassoux désigne une réalité antérieure à toute présence d’un observateur.

À l’encontre de l’œil moderne, Laurent Grasso nous enjoint à réapprendre une manière de voir selon une perception animiste. Immergés dans le « Monde de la Vie » tel qu’introduit par David Abram, il s’agit dès lors de refuser l’anthropocentrisme au profit d’une dimension perspectiviste et multisensorielle. Il est aussi pertinent de se pencher sur la pensée de Donna Haraway, qui introduit la notion de Chthulucène pour détrôner celle de l’Anthropocène. Ni sacré, ni profane, ce nouveau paradigme doit permettre de penser et de sentir avec ce qui nous inquiète. Il renvoie à un monde profondément terrien qui n’est pas encore terminé et qui rend possible de « récolter et de cultiver ce qui nous trouble ». Sous nos pieds, la Terre nous est rendue mystérieuse, tandis que l’exposition de Laurent Grasso nous submerge par le pouvoir de forces occultes.  

1 COCCIA Emanuele, La Vie des plantes, Une métaphysique du mélange, Bibliothèque Rivages, Paris, 2016, p.1.
2 ABRAM David, Comment la Terre s’est tue, Pour une écologie des sens, Empêcheurs de penser en rond, 2013, p.202-203.
3 DESCOLA Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2005
4 LATOUR Bruno, Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, 2006
5 VIVEIROS de CASTRO Eduardo, Perspectivisme et multinaturalisme dans l’Amérique indigène, in : A inconstancia da alma selvagem, Sao Paulo, 2002 
6 GILI Marta, Laurent Grasso : Uraniborg, éditions du Jeu de Paume, 2012
7 MEILLASSOUX Quentin, Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, Éditions du Seuil, L’Ordre philosophique, 2012, p.26. 
8 HARAWAY Donna, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press Books, 2016, p.69. 

Head Image : Vue de l’exposition Anima © photo: Tanguy Beurdeley


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