r e v i e w s

Justine Pluvinage

par Vanessa Morisset

Justine Pluvinage & David Schalliol, Resilient Images, Centre régional de la photographie, Douchy-les-Mines, 23.09—19.11.2017

Justine Pluvinage & Ariane Loze, Biennale Watch This Space 9, Art Connexion, Lille, 27.09—11.11.2017 et ISELP, Bruxelles, 23.09—17.12.2017

Se retrouver à Chicago en se rendant à Douchy-les-Mines et surtout avoir la possibilité de réfléchir, par le biais des images, à ce qui rapproche les personnes vivant dans les territoires désindustrialisés du Nord des États-Unis et de la France, telle est l’expérience de pensée que propose « Resilient Images ». Organisée au CRP conjointement avec le Hyde Park Art Center de Chicago où elle sera réactivée début 2018, l’exposition est plus précisément le fruit de la résidence croisée de l’artiste lilloise Justine Pluvinage dans la ville américaine et, réciproquement, de l’artiste et sociologue américain David Schalliol dans les Hauts-de-France, chacun s’étant approprié du regard des lieux de vie à la fois proches et lointains de leur environnement d’origine.

Ce déplacement caractérise les photographies de David Schalliol que l’on découvre tout d’abord, l’Américain ayant observé la manière dont les habitants s’accommodent des structures industrielles désaffectées, voire les aménagent pour les transformer en zones de divertissement. Ce sont notamment des photos d’enfants, de promeneurs sur les terrils ainsi que de groupes y pratiquant le quad. Décentré par rapport à l’idée qu’on se fait habituellement des lieux, ce point de vue prépare à découvrir celui de Justine Pluvinage sur la ville de Chicago, lui aussi singulier. Dans la vidéo intitulée Amazones (12 min., en boucle, présentée sous forme d’installation sur trois écrans), elle dresse un portrait de la ville à partir de celui de femmes qu’elle a rencontrées, chacune étant d’une façon qui lui est propre la figure héroïque d’un quartier, d’une communauté, d’une famille. Toutes en tous cas expriment immédiatement une détermination et une force combattive face à la dureté de leurs conditions de vie. Justine Pluvinage les a filmées en leur demandant simplement de marcher dans la ville, affirmant par là un parti pris d’emblée très fort : celui de montrer des femmes qui imposent leur corps et leur manière d’être dans l’espace public. On voit tour à tour une vogueuse, qui a choisi de se placer devant un commissariat où ont eu lieu des bavures meurtrières, une bodybuildeuse qui avance fièrement, une jeune femme paraplégique qui s’amuse avec son fauteuil roulant, une toute petite fille qui trébuche et se relève au bord du Lac Michigan. Les images sont agencées entre elles par un montage précis qui provoque des rencontres tout aussi inattendues que probantes : rappeuse black sous un métro aérien, étudiante des beaux-arts blanche frappée d’une maladie rare, elles partagent une énergie capable de déplacer des montagnes. La bande-son créée spécialement pour le film vient appuyer ce caractère d’héroïsme, avec notamment des citations des musiques de western d’Ennio Morricone, au sein d’une composition électro mélancolique qui entre en résonance avec les images. Une impression mêlée de grâce et d’espoir se dégage de l’ensemble.

Le décentrement du regard vers des figures habituellement peu filmées se retrouve dans une autre vidéo de Justine Pluvinage présentée de manière concomitante à Art Connexion à Lille, dans le cadre de la biennale Watch This Space coordonnée par le réseau 50° Nord. Il s’agit d’une recherche en cours intitulée Sapiens #1 (36 min.) réalisée dans un camping naturiste. Du petit-déjeuner jusqu’à la partie de pétanque de fin d’après-midi, on redécouvre les gestes du quotidien, les activités estivales et sportives, sous l’angle étonnant du rapport aux objets induit par la nudité. Chevaucher une moto, préparer un barbecue, aller chercher du bois dans la forêt, toutes ces activités prennent une tournure inédite, parfois comique, mais sans aucune ironie de la part de l’artiste. Son observation amusée mais bienveillante, surtout patiente et attentive — les scènes filmées sont soit spontanées, soit rejouées à partir de ce qu’elle a vu — invite plutôt à considérer le camping naturiste comme un lieu propice pour s’interroger sur ce qu’est l’humain dans le monde d’aujourd’hui. Cette recherche prolonge un autre travail, réalisé en 2015 alors qu’elle étudiait au Fresnoy et lui aussi présenté dans le cadre la biennale mais cette fois-ci à l’ISELP à Bruxelles, Cuisine Américaine (17’30). Dans ce film, l’artiste dresse le portrait des habitants de son HLM, récemment construit, superposant leurs récits et leur ressentis à des vues d’architecture, certaines filmées par drone, d’autres traduites en une 3D qui donne l’impression de pénétrer au cœur du bâtiment, de découvrir ses secrets. À certains moments, l’humour de Justine Pluvinage se manifeste une fois encore dans la douceur, comme lorsque sa caméra suit dans une coursive une femme en combinaison à longs poils jaunes digne de 1, rue Sésame sur une musique de Schubert.

De la région des Hauts-de-France jusqu’à Chicago, on aura par conséquent suivi des moments de vie, de personnes qui se démènent pour s’épanouir dans des conditions parfois difficiles, l’art assumant un rôle de témoin, de détecteur de faiblesse mais aussi de grande force.

(Image en une : Justine Pluvinage, Cuisine américaine, 2015. Production Le Fresnoy, studio national des arts contemporains. © Justine Pluvinage)


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