r e v i e w s

Jeff Wall

par Laure Jaumouillé

Jeff Wall, The Crooked Path, Palais des Beaux-arts, Bruxelles, du 27 mai au 11 septembre 2011.

 

Au Palais des Beaux-arts de Bruxelles, Jeff Wall compose une forme inédite de rétrospective. En collaboration étroite avec l’artiste, Joël Benzakin s’est attelé à un exercice de mise en perspective d’œuvres majeures de Wall — The Destroyed Room (1978), Picture for Women (1979), Milk (1984), The Thinker (1986)… — avec les œuvres d’artistes ayant accompagné sa trajectoire depuis les années soixante-dix. The Crooked Path (1991) n’est autre qu’une photographie de Jeff Wall figurant le tracé sinueux d’un sentier sur un terrain en friche. Métaphore possible d’un itinéraire artistique, elle évoque le parcours du visiteur, invité à emprunter des chemins de traverse pour redécouvrir l’œuvre magistrale du photographe.

Jeff Wall, Vue de l’exposition, The Crooked Path, (c) Philippe De Gobert

En début de parcours, les premiers tableaux photographiques présentent l’atelier comme lieu de construction identitaire de l’artiste, à l’heure même où Daniel Buren en dénonçait le caractère obsolète. Ainsi, Picture for Women (1979) entre en confrontation silencieuse avec l’interrogation existentielle de Bruce Nauman (Walking in an exaggerated manner around the perimeter of a square). Le manuel de montage d’Etant donnés, œuvre ultime de Marcel Duchamp, dont l’éclairage aurait conduit Jeff Wall à l’usage de ses fameux caissons lumineux, fait écho à The Destroyed Room (1978) par de multiples aspects. À l’invention d’un dispositif visuel inédit s’ajoute la fulgurance d’une pulsion scopique apparentée au viol, au cœur d’un tableau cinématographique. Plus loin, la monumentalité chère aux artistes minimaux — Carl Andre, Frank Stella, Dan Flavin — informe la relation de Wall à la question de l’échelle, emblématisée par l’immense viaduc en béton de The Storyteller (1986). L’objectivité des prémices de la photographie, de Walker Evans à August Sander, rappelle quant à elle la confrontation ininterrompue de Jeff Wall au médium photographique. Sa relation critique, puis apaisée, à cette histoire singulière le conduira à renouveler sa propre pratique, à la faveur de la notion d’œuvre et d’une composition virtuose. Dans la continuité de cet espace dédié au médium photographique, une grande salle est consacrée à ses compositions devenues célèbres pour la justesse de leur agencement : Milk (1984), Mimic (1982), Overpass (2001), In Front of a Night-club (2006)… La richesse de ces photographies s’impose tant par la finesse de leur analyse sociologique que par leur état troublant de suspension, hors du temps. Tandis qu’il interroge les déclinaisons de l’usage photographique chez les artistes conceptuels, Jeff Wall rend hommage, dans un espace dédié, aux photographes de l’école de Düsseldorf. Le parcours s’achève par la présentation de photographies plus récentes — l’artiste y a renoncé au caisson lumineux —, parmi lesquelles Boy Falling from Tree (2010). La retranscription de l’état figé de l’enfant, entre l’arbre et le sol, confère à l’image l’instantanéité d’une capture d’écran. Jeff Wall y désigne avec habileté le principe même du simulacre comme fondement de son œuvre.

L’exposition The Crooked Path met en lumière, au cœur des débats esthétiques des dernières décennies, le renouvellement cinématographique d’une tradition picturale ancestrale, tandis qu’à la linéarité du discours historiographique se substitue un chemin accidenté et tortueux. La convocation de multiples artistes, parmi lesquels Ian Wallace, Eugène Atget, Diane Arbus, Dan Graham, David Claerbout, Andreas Gurski, Roy Arden, Thomas Ruff ou encore Mark Lewis, éclaire de manière spectrale la singularité d’une position esthétique. Au-delà d’un chemin à l’orientation incertaine, The Crooked Path (1991) nous laisse entrevoir les contours d’une zone industrielle périphérique. À l’arrière-plan de l’image apparaît ainsi un point de frottement entre deux réalités opposées. La traversée aléatoire d’un terrain vague procéderait de l’indépendance et de l’imprévisibilité propre à l’art, tandis que la zone industrielle semble incarner l’autoritarisme d’une productivité rationalisée et sérielle. Ainsi, ce serait aux abords de la postmodernité qu’il conviendrait de suivre Jeff Wall, sur le chemin sinueux d’un art à l’étrange beauté auratique.


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