r e v i e w s

Isabelle Le Minh

par Vanessa Morisset

Not the End, Centre régional de la photographie, Douchy-les-Mines, 7.12.2019-1.03.2020

Une photographie conceptuelle ET sensuelle, qui pense l’image tout à la fois métaphoriquement et matériellement, en tant que représentation et que construction issue de techniques qui la déterminent historiquement, et sans se priver de l’attrait qu’elle exerce sur nous, de sa beauté potentielle comme une autre dimension, voilà qui est dit et pose l’œuvre d’Isabelle Le Minh comme incontournable. Dans un entretien récent, à son interlocuteur (Florian Ebner) qui, considérant que la photographie est une fenêtre albertienne sur le monde, lui demandait si elle ne regardait pas la fenêtre plutôt qu’à travers, l’artiste répond qu’elle regarde tout cela, mais pas seulement : « j’essaye aussi, dit-elle, d’imaginer comment elle a été construite et je réfléchis à la manière dont elle est placée dans la maison[1]. » Ces quelques mots semblent programmatiques par rapport à l’exposition du CRP avec, en plus, un réel bonheur esthétique.

Tout d’abord, dans l’espace clair de l’ancienne petite poste de Douchy, de grandes images, des couleurs intenses, une subtilité dans l’agencement de l’ensemble : la première impression que procure l’accrochage des photographies d’Isabelle le Minh est celle d’un éblouissement. Il y a du rouge, du jaune, de l’orangé saturés… Puis il y a ces drôles de cadres qui nous rappellent décidément une forme, pas inconnue, mais laquelle ? Cherchons un peu… Mais oui, ce sont les cadres blancs aux bords arrondis des diapositives qui, dans un passé pas si lointain, étaient l’un des supports possibles de l’image photographique. Porté à l’échelle d’un miroir dans lequel chacun projette ses propres souvenirs de séances diapo, leur effet est un peu comique, un peu nostalgique, tout en conduisant vers ce dont il est question avec les belles images : la photographie d’un autre temps, comme sujet.

Pour les réaliser, l’artiste s’est rendue aux États-Unis, à Rochester, ville jadis entièrement organisée, alimentée, peuplée par les employés des usines de la marque reine de l’industrie photographique : Kodak. Ainsi, ce que l’on aperçoit en regardant maintenant à travers la fenêtre photographique, ce sont des paysages urbains américains, avec leurs larges rues surmontées de feu tricolores suspendus en l’air, images que l’on ne manquera pas de rapprocher d’une tradition documentaire de street photography avec laquelle joue Isabelle Le Minh, l’appropriation des grandes figures de l’histoire de la photographie étant chez elle une pratique et une source de réflexion essentielles. Mais ici, ces paysages sont vides, et pour cause, la ville a été désertée depuis que le passage à la photographie numérique a rendu caduque en quelques années seulement l’immense infrastructure de la marque, ici et partout ailleurs où elle avait des usines. C’est donc une ville fantôme que l’on observe, ses immeubles, son mobilier urbain, tout un passé photographique dont les conséquences sociales et économiques sont à grande échelle et bien réelles, situation qui n’est pas sans rapport avec le contexte postindustriel de la région des Hauts-de-France.

Isabelle Le Minh, Sans titre, de la série Traumachrome, 2019. Courtesy Galerie Christophe Gaillard, Paris. Photo : Rebecca Fanuele

D’ailleurs, à côté de la galerie principale, dans une plus petite salle, l’artiste a également réalisé une installation à partir de photographies qu’elle a sélectionnées dans les collections du CRP. Posées sur un rail de métal, elles se chevauchent en une frise qui construit une sorte de récit visuel proto-cinématographique, voyage à l’époque des machines et sites industriels sidérurgiques en pleine activité, soulignant les origines communes de la photographie, du cinéma et de l’industrie.

Ici et là, l’intérêt d’Isabelle Le Minh pour l’histoire des techniques photographiques l’a conduite dans des territoires où la technique a pris la tournure de conséquences sociales terribles. Mais, pour revenir aux photographies prises à Rochester qui sont le point de départ de l’exposition, leur matérialisation, la forme diapositive, la taille conséquente des tirages mais aussi les couleurs ainsi que des stries qui marquent les images comme des erreurs au tirage — les photos, à l’origine prises en noir et blanc ont été passées dans de grandes imprimantes pour rejouer à l’extrême le processus du développement de l’argentique et faire sortir de la matière de l’image les pigments colorés qu’elle contient — évoquent ensemble l’anté-numérique, son esthétique, ses pratiques, son économie considérable. La manière dont le grand public prend des photographies peut sembler être une question accessoire, alors qu’elle a déterminé la vie de milliers de personnes.

Toutefois, l’exposition s’intitule Not the End, ce n’est pas la fin, comme on dit pour se consoler en cherchant des lueurs d’espoir, mais la fin de quoi, l’artiste nous laisse le deviner, méditant, regardant de nouveau autour de nous. Ce n’est peut-être pas la fin de la photographie argentique qui est désormais une niche artistique, pas totalement la fin du monde pour les habitants des régions industriellement sinistrées qui ont pu trouver des solutions pour survivre, ou simplement pas la fin des images.


[1] « Before Something New », After Photography and Beyond, Paris, Editions Dilecta / Galerie Christophe Gaillard / FRAC Normandie Rouen, 2019, p. 73.


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