r e v i e w s

Il Palazzo Enciclopedico, 55e Biennale de Venise

par Antoine Marchand

Giardini et Arsenale, Venise, du 1er juin au 24 novembre 2013

De Jean-Hubert Martin à Harald Szeemann, pour ne citer que les plus prestigieux, nombre de curateurs se sont essayés à « l’union de toutes les disciplines artistiques », pour reprendre une expression du mythique curateur suisse. Au-delà du simple exercice de style, une telle tentative, aussi délicate soit-elle, offre d’innombrables perspectives de lecture et de croisement entre des œuvres « classiques », légitimées par le monde de l’art, et des propositions ne s’inscrivant pas dans les réseaux de diffusion habituels. Si l’approche choisie par exemple pour « Magiciens de la terre » n’est pas exempte de reproches, cette exposition a néanmoins modifié en profondeur notre regard sur ces œuvres d’art dit « brut ». Ce projet, au même titre que ceux de Szeemann – qu’il s’agisse de la Documenta de 1972, de « La Belgique visionnaire » en 2005 ou de ses deux Biennales de Venise en 1999 et 2001 –, est aujourd’hui emblématique d’une manière de penser l’exposition, où décloisonnement et crossover seraient les maîtres-mots. Une tradition que Jean-Hubert Martin a d’ailleurs brillamment perpétuée en 2007 avec « Artempo: Where Time Becomes Art », présentée au Palazzo Fortuny à Venise, qu’il définissait à l’époque comme une « exposition encyclopédique » et « un laboratoire d’idées ».

D’« exposition encyclopédique », il est également question avec Massimiliano Gioni pour cette 55e Biennale de Venise. En convoquant le « Palais encyclopédique du Monde » créé dans les années cinquante par Marino Auriti, le curateur italien cherche de fait à s’inscrire dans la tradition de ses glorieux aînés, lui qui affirmait il y a quelques mois vouloir « questionner la distinction entre professionnel et autodidacte », allant pour ce faire largement fouiller du côté de l’art brut ou outsider. Outre l’imposante sculpture d’Auriti, qui fait face au visiteur à l’entrée de l’Arsenal, sont notamment présentés les impressionnants « scrapbooks » de Shinro Ohtake, un ensemble de trois cent quatre-vingt sept maquettes de maisons minutieusement réalisées par Peter Fritz ou bien encore les peintures spirites d’Augustin Lesage. Autant d’œuvres inclassables, aux esthétiques et aux propos pour le moins hétérogènes. Malheureusement, au sortir de cette très – trop ? – dense exposition, point de réponse à la question posée. Là où le curateur français ou son légendaire homologue suisse avaient su faire voler en éclats les catégories pour instaurer un dialogue entre des formes et réflexions disparates, Massimiliano Gioni ne joue ici que de l’accumulation, au risque de la saturation. L’exposition laisse ainsi la décevante impression que ce concept de « Palais encyclopédique » n’est en fait qu’un simple gimmick, une formule séduisante à partir de laquelle construire non pas l’exposition, mais plutôt sa communication. Une dérive déjà observée dans certaines des expositions curatées justement par Massimiliano Gioni au New Museum. De The Generational: Younger Than Jesus en 2009 à NYC 1993: Experimental Jet Set, Trash and No Star cette année, en passant par The Last Newspaper en 2010-11, tout est dans l’effet d’annonce, le concept soi-disant novateur, où la forme en arrive à prévaloir sur le fond. La dernière édition de Documenta avait su insuffler un nouvel élan à ces grandes expositions internationales et portait un regard extrêmement juste sur les modifications profondes de notre société, en revenant notamment sur les problématiques d’expériences collectives et communautaires de « shared understanding ».

Massimiliano Gioni n’est malheureusement pas parvenu à perpétuer cette dynamique naissante. Mais peut-être est-il désormais obsolète de regarder Venise à l’aune de sa consœur allemande. En effet, là où la manifestation germanique laisse au curateur le temps et les moyens de la réflexion, la récurrence de l’exposition internationale oblige de fait à travailler dans l’urgence, sans le recul nécessaire à un événement de cette ampleur.

Outre certains pavillons nationaux – dont l’Immaterial Retrospective of the Venice Biennale d’Alexandra Pirici et Manuel Pelmus dans le pavillon roumain ou le pavillon japonais de de Koki Tanaka, intitulé Abstract Speaking – Sharing Uncertainty and Collective Act –, c’est le « musée imaginaire » pensé par Cindy Sherman qui offre finalement la représentation la plus pertinente de ce « Palais encyclopédique ». Conviée par Massimiliano Gioni à curater une partie de l’exposition, l’artiste américaine a rassemblé des œuvres ayant un rapport au corps, au déguisement ou à l’identité, ses sujets de prédilection. Au delà de la sélection extrêmement précise qui nous fait pénétrer les arcanes de sa pensée et de sa logique, ce sont bien les ébauches de dialogues et les liens qu’elle est parvenue à tisser entre les différentes œuvres qui rendent cette section si intéressante, d’autant plus qu’elle est insérée au reste de l’exposition et tranche radicalement avec son environnement proche, autrement plus figé.


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