r e v i e w s

Hassan Sharif

par Guillaume Lasserre

I am the single work artist

Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Etienne Métropole, 05.03-26.09.2021

Le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne accueille la première rétrospective en France de l’œuvre de l’artiste émirati Hassan Sharif, figure majeure de la création plastique et pionnier de l’art conceptuel au Moyen-Orient. Réunissant près de cent cinquante pièces, « I am a single work artist1 », permet d’appréhender une œuvre paradoxalement plurielle en suivant l’évolution de sa pratique le long d’un parcours plus thématique que chronologique. Également enseignant et critique, Sharif a contribué au renouveau des arts visuels aux Émirats arabes unis, rompant avec les formes d’art locales traditionnelles dont l’abstraction calligraphique incarne alors la version contemporaine la plus acceptable. Pendant plus de quarante ans, il élabore un corpus artistique foisonnant incluant dessins, peintures, performances, sculptures et installations.

Né en 1951 en Iran, Hassan Sharif déménage enfant à Dubaï avant le boom pétrolier des années soixante. Entre 1970 et 1979, il est caricaturiste pour le journal Akhbar Dubaï. Il obtient ensuite une bourse des autorités émiraties pour étudier l’art à l’étranger et s’inscrit dans une école d’art à Birmingham, en Angleterre. En 1991, il poursuit ses études à la Byam Shaw School of Arts2 à Londres, où il découvre les travaux de Fluxus et débute sa série des semi-systèmes inspirée par le constructivisme britannique et le concept de « hasard et d’ordre » de Kenneth Martin3. Ses dessins formels, abstraits, toutes ses œuvres systématiques, répondent à un ensemble de règles qu’il érige en protocole. Guettant l’épuisement et l’ennui, Sharif laisse apparaître dans la production monotone du dessin des aberrations qui viennent pervertir un système donné. Pour lui, « l’art est le résultat d’erreurs ». Il poursuivra les semi-systèmes tout au long de sa vie. Ce travail, qui s’inscrit dans la continuité des recherches plastiques de l’époque en Grande-Bretagne, apparait radical aux Émirats, où il se réinstalle en 19844.

Vue de l’exposition I am the single work artist de Hassan Sharif au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, jusqu’au 26 septembre 2021. Crédit photo : Aurélien Mole / MAMC+

Au même moment, sa pratique de la performance prend de l’ampleur. À la Byam de Londres, il s’approprie le carré comme espace d’expérimentation, combinant sa pensée systémique à un engagement physique. En 1983, il entame ses premières performances aux Émirats, effectuant des gestes quotidiens dans le désert d’Hatta tels que sauter, marcher ou jeter des pierres. Il détourne les actions ordinaires en langage artistique par des jeux de hasard et d’absurde.

En 1985, il obtient un espace du gouvernement de Sharjah et y fonde l’Emirates Fine Arts Society, un collectif de poètes, penseurs, artistes dont la première performance a lieu dans un marché en plein air et dans lequel il expose aussi quelques peintures abstraites. En investissant l’espace public, il introduit aux Émirats une nouvelle idée de l’art.

Le consumérisme, dont Hassan Sharif se moquait dans ses caricatures, connait une croissance rapide. Les marchés qui vendaient avant de l’artisanat sont submergés de produits manufacturés qui vont devenir la matière première de sa série d’objets et d’installations, « Archéologie urbaine ». « En prenant des éléments du monde qui m’entoure, je les réutilise, les rempile et présente une autre façon de lire la situation », explique Sharif qui puise d’abord dans le monde des matériaux naturels5. Il relie, coud, assemble, tresse différents objets qu’il réunit en petits tas à même le sol. Des actions longues s’achèvent en accumulations inutiles. Ce qui l’intéresse ici n’est pas la finalité mais l’épreuve du labeur et de la répétition.

Hassan Sharif, Body and squares (detail), photographies, film négatif et encre sur papier monté sur carton, 84 × 59.5 cm, collection Guggenheim Abu Dhabi. Photo : The Flying House, Dubaï

À la fin des années quatre-vingt, la machine remplace le « fait main », les produits importés supplantent ceux locaux. Sharif6 commence alors à ramasser des objets bon marché et jetables, dont il fait des assemblages, autonomes ou suspendus, tombant en cascade des murs. Les objets trouvés, conservant en eux l’histoire de leurs propriétaires précédents, sont mélangés à d’autres achetés neufs et en nombre. À l’image de la fresque décorative de balais, les objets ordinaires, transformés, deviennent superflus. Ils composent un paysage visuel, reflet de la consommation de masse, qui annonce déjà la dissolution de la globalisation.

Hormis les années de formation en Angleterre, Hassan Sharif passe toute sa vie dans la région du golfe Persique, créant un corpus artistique qui n’appartient à aucune culture localisable, somme de toutes celles qui l’ont traversé. Son travail hybride, nouveau, ouvre la voix aux générations futures de plasticiens émiratis.

Son œuvre, engagée et critique, dénonce la transformation aussi rapide que forcée d’un territoire désertique en une gigantesque conurbation de luxe. La rétrospective Hassan Sharif, dont les pièces sont rarement montrées en France, se révèle à Saint-Étienne poétique, intime et politique7. Son intitulé invite à considérer sa production dans sa dimension performative, comme un seul et même geste qui se répète le temps d’une vie. Hassan Sharif est l’artiste d’une œuvre unique.


  1. « Je suis l’artiste d’une œuvre unique ». L’exposition a été conçue par la Sharjah Art Foundation. Elle sera ensuite présentée au KW Berlin et au Malmö Konsthall.
  2. Intégrée en 2003 au Central St. Martins College of arts and design, Londres.
  3. Voir à ce propos, Andrew Mead, « Kenneth Martin: The Chance and Order Series, Screw Mobiles and Related Works 1953-1984 », Architects’ Journal, 4 février 1999.
  4. Voir à ce propos, Andrew Mead, « Kenneth Martin: The Chance and Order Series, Screw Mobiles and Related Works 1953-1984 », Architects’ Journal, 4 février 1999.
  5. e goût de Sharif pour les matières simples vient de Marcel Duchamp, qui détourne les objets de leur fonction première, mais aussi de Fluxus qui, dans les années soixante, incite à une esthétique du matériau pauvre qui devait mettre l’art à la portée de tous.
  6. Tout juste installé dans son nouvel atelier du Youth Theatre and Arts à Dubaï.
  7. Deux salles consacrées à la collection du musée prolongent l’exposition en présentant une cinquantaine d’œuvres qui entrent en résonnance avec le travail d’Hassan Sharif, issues notamment de l’art minimal, Fluxus ou Supports/Surfaces.

Image en une : Hassan Sharif, Portrait d’Hassan Sharif, 1981, Londres, tirage gélatino-argentique, Courtesy Hassan Sharif Estate. Photo : Hassan Sharif Estate.


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