r e v i e w s

Haim Steinbach à la Serpentine, Londres

par Nicolas Giraud

Serpentine gallery, Londres, 5 mars – 5 mai 2014.

L’exposition de Haim Steinbach à la Serpentine gallery élargit le territoire plastique d’une œuvre qu’on réduit souvent aux emblématiques étagères à section triangulaire produite par l’artiste. Si la variété des œuvres ne bouleverse pas la lecture que l’on peut faire du travail, elle permet néanmoins d’en mieux distinguer les enjeux. Loin de la posture consumériste pop d’un Koons, le travail de Steinbach dialectise avec finesse, bien au-delà de l’économie marchande, la banalité de l’objet.

intervalles.

À l’image des premières peintures de Lawrence Weiner, les premières œuvres de Steinbach posent les bases de sa recherche. Ses premières toiles, peintures minimalistes aux bords desquelles figurent des bandes de couleur, valent moins par leur intérêt plastique que parce qu’elles désignent l’un des principes récurrents du travail à venir: la question de l’intervalle. Chez Steinbach, ce n’est jamais tant la nature de chaque objet qui importe que les relations, les combinaisons et les intervalles qui existent entre eux.

étagères.

Dans cette économie particulière, l’étagère ne fonctionne pas à proprement parler comme socle. Les objets y sont présentés, mais souvent sans protection particulière. Si l’outil-étagère fait parfois signe vers la vitrine commerciale, son équivalent est plutôt le porche. Élément architectural propre à la culture Américaine, Le porche occupe l’avant des maisons traditionnelles et fonctionne comme un espace intermédiaire entre le public et le privé. S’il est visible et accessible aux passants, le porche est pensé comme un espace strictement privé où le propriétaire peut laisser des objets sans crainte qu’il ne soit emporté comme des objets abandonnés. Souvent décoré ou meublé, le porche joue ainsi comme un lieu de présentation où ce n’est pas la valeur des objets qui fait signe (ils sont rarement l’objet de vols) mais bien leur fonction symbolique dans la communauté.

valeurs d’usages.

Dans la très belle pièce du Frac Bretagne un lit de Mies Van der Rohe et un cercueil de carnaval sont réunis dans une imposante structure de bois. Le choix des deux objets joue sur l’écart entre leur fonction de « repos » et leur valeur d’usage. Ni le cercueil, ni le lit ne peuvent être réduits à leur fonction, au contraire, la facticité du cercueil vient souligner la facticité parallèle du meuble et sa valeur sur-ajoutée d’icône du design. Présenté plutôt que présent, les deux objets renvoie l’un l’autre aux strates accumulées par leur circulation.

accumulations.

Les deux grandes installations qui occupent la Serpentine fonctionnent selon un même principe. L’une est un échafaudage supportant un ensemble d’œuvres puisées dans des collections publiques et privées. La seconde fait serpenter dans l’espace une étagère assez fine supportant une longue rangée de salières et poivrières fantaisies. Si les objets rivalisent dans le kitsch, l’accumulation finit pourtant par désamorcer l’aspect décoratif pour interroger l’ensemble comme entité collective. La manière dont les objets s’agrègent dans les œuvres de Steinbach est un modèle de leur emploi comme groupes d’objets. Dans cette approche, les ensembles font moins signe vers l’objet que vers sa manipulation ou sa conservation.

hiérarchie.

Les objets utilisés proviennent d’achat mais ils peuvent mettre à contribution des particuliers ou des institutions. Ici, le musée et ses collections ne sont que des cas particuliers d’accumulation. Certaines œuvres utilisées pour les étagères côtoient des objets de seconde main, des accumulations privés. Dans une absence mesurée de la hiérarchie, l’objet d’art est confronté à la babiole sentimentale. Steinbach lui-même procède par un choix méticuleux des matériaux de ses œuvres, les objets qu’il collecte peuvent passer plusieurs années dans son atelier avant de trouver leur place dans une installation. On est ici à l’opposé de la consommation dont le principe est de détruire l’objet. Ici, les objets employés sont de ceux qui résistent, de ceux qui demeurent.

contexte.

Il y a certes un lien avec le ready-made, mais moins avec la version muséale qu’avec les versions « égarées »: le porte-bouteille resté à Paris, le livre de géométrie oublié sur un balcon… L’objet ne saurait faire l’économie de son lieu. Steinbach se préoccupe d’ailleurs de ce qui environne les objets, l’exposition présente, en regard des œuvres, un ensemble de photographies qui montre leur installation in situ. Et cette tension entre l’œuvre et son environnement, entre l’objet pauvre et l’objet d’art, au-delà du musée, fait sens chez Steinbach comme poursuite de l’entreprise de Broodthaers, dans le souci commun de ne pas isoler le lieu de l’art mais au contraire de le maintenir au contact du reste. Avec Steinbach, on s’éloigne plus encore de la critique stricte d’une économie capitaliste pour en interroger les racines. Ce n’est certes pas dans la mécanique abstraite du marché que se loge la puissance de l’objet, mais dans le lien intime que l’on entretient avec lui, dans et hors du musée, dans et hors du marché, dans notre compulsion d’achat, de possession, de collecte et de collection.


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