r e v i e w s

Glenn Ligon – Post Noir

par Guillaume Lasserre

Carré d’art – Musée d’art contemporain de Nîmes
Commissariat : Jean-Marc Prevost
Du 24 juin au 20 novembre

L’œuvre de l’artiste américain Glenn Ligon fait enfin l’objet d’une première exposition muséale en France, et c’est au Carré d’art-musée d’art contemporain de Nîmes qu’on la doit. Actuellement, l’institution n’accueille pas moins de quatre expositions simultanées dont trois d’artistes – Glenn Ligon, Sam Contis, Gerard & Kelly – qui n’avaient encore jamais eu d’exposition monographique dans un musée français. Jean-Marc Prevost, son directeur depuis 2012, aime à faire découvrir les œuvres d’artistes singuliers issus de la scène contemporaine internationale qui accordent une part au sensible, puisant dans le récit personnel les éléments nécessaires à la construction d’une histoire collective, de l’intime au politique. Né en 1960 à New York, Glenn Ligon est un artiste afro-américain dont le travail explore l’identité et le langage en interrogeant l’histoire, la littérature et la société américaine. Diplômé de Wesleyan University (Connecticut) en 1982, il poursuit sa formation en intégrant le programme d’études indépendantes du Whitney Museum of Art à New York qui lui consacrera, près de trente ans plus tard, sa première rétrospective. Sa pratique est à l’origine picturale, s’appuyant de manière critique sur l’héritage de peintres tels que Phillip Guston, Cy Towmbly, Robert Rauschenberg ou encore Jasper Johns. À la fin des années quatre-vingt, il compose une série d’œuvres textuelles dont la force esthétique n’a d’égal que leur subversion politique. Inspirées par les écrits et les discours d’intellectuels qui ont marqué le siècle dernier à l’image de James Baldwin, Jean Genet, Jesse Jackson ou Richard Pryor, elles vont faire sa renommée. Le contexte de politiques de l’identité crée les conditions favorables pour toute une génération d’artistes, dont Glenn Ligon, qui aborde les questions de pouvoir, de représentation, de genre, de race et de sexualité, et vont définir un nouveau mode de pratique artistique. Le grand panneau imprimé « Hands » (1997) fait partie d’une série d’œuvres évoquant cette période, plus précisément la Million Man March d’octobre 1995 à Washington DC. On y voit des mains levées, un geste de solidarité, démultiplié, agrandi et sérigraphié plusieurs fois à l’aide d’épaisses couches d’encre. La photographie originale à partir de laquelle l’artiste fait œuvre est un petit format publié dans un journal. « J’ai pris une très petite image et je l’ai fait exploser à une échelle énorme » explique Ligon. « Ce qui se passe lorsque vous faites cela, c’est que les informations contenues dans l’image commencent à devenir indistinctes. L’image s’assombrit ».

« Post Noir », le titre de l’exposition, fait référence au concept de « Post Black » introduit dans les arts visuels aux États-Unis au début des années 2000 par Glenn Ligon et Thelma Golden, directrice du Studio Museum de Harlem à New York, et se référant aux artistes afro-américains qui s’intéressent à la question de l’identité noire sans pour autant porter une étiquette identitaire. L’art « post noir » tel que le définit Golden fait référence à une génération d’artistes postérieurs au mouvement des droits civiques, qui sont à la recherche d’un langage à travers lequel ils peuvent explorer leurs intérêts et identités artistiques. Ici, le titre est aussi choisi par Ligon en référence au débat sur l’identité noire en France, « ce que cela pourrait signifier et comment cela est infléchi en France par les questions de l’Algérie, l’Afrique subsaharienne et de l’immigration depuis d’autres endroits » précisant que le terme « Noir » peut englober un ensemble de possibilités et de personnes différentes comparé aux États-Unis. 

Glenn Ligon, Stranger detail of Stranger (Full Text) #1, 2020-2021
Bâton d’huile, gesso et poussière de charbon sur toile, deux panneaux 304,8 x 1371,6 cm
Photo : Jon Etter

Un diptyque mural monumental inédit de la série « Stranger » inclut la totalité du texte de fondateur de James Baldwin, écrit en 1953, « Stranger in the village », dans lequel l’auteur raconte son séjour dans un village suisse dont la plupart des habitants n’avaient jamais vu un homme noir auparavant, établissant des liens entre les contextes culturels américains et européens. Ligon se sert du texte pour réfléchir à ce qu’être « l’autre » veut dire, interrogeant « l’anti-Blackness » et les conséquences du colonialisme. L’artiste explique sa relation à Baldwin comme suit : « Au début, il ne s’agissait pas seulement de vouloir être avec Baldwin, mais de vouloir être Baldwin. (…) Cette identification intense avec son homosexualité, avec sa négritude, mais aussi son engagement avec ce que signifie vivre en Amérique ». 

Une salle est consacrée à une sélection des néons « America » que l’artiste décline depuis 2008 en transformant le mot « America », véritable matériau linguistique qu’il manipule pour mieux le retourner, l’inverser, l’enduire de peinture noire, l’animer… « Warm Broad Glow II » est une enseigne au néon sur laquelle est écrit « Negro sunshine » issue du roman « three lives » de Gertrude Stein, paru en 1909. Ligon isole et recontextualise volontairement le terme pour mieux réinterpréter les expressions stéréotypées et avilissantes qui qualifient l’identité noire dans le livre, cherchant à trouver de nouvelles utilisations du langage. La série de peintures à l’huile et de sérigraphies de grand format « Debris Field », dont les couleurs sont en partie inspirées de celles de « Death and Disaster » d’Andy Warhol, focalise l’attention sur des formes de lettres isolées et des marques non linguistiques plutôt que sur des mots lisibles. Ces combinaisons rythmiques improvisées composent un système ouvert permettant à Ligon d’explorer « la possibilité du sens, les éléments du sens » pour reprendre ses propres mots.

 « Condition report » est un autre diptyque composé de deux images imprimées. L’œuvre trouve son origine dans la première peinture entièrement textuelle de l’artiste, « Untitled (I am a man) » exécutée en 1988. Si le panneau de gauche est une impression simple de la toile de 1988, celui de droite comprend les annotations du restaurateur d’œuvres d’art Michael Duffy à qui l’artiste demande de consigner les défauts de la peinture. Celle-ci est la reproduction de pancartes de protestation portées par les travailleurs de l’assainissement à Memphis, dans l’état du Tennessee, au printemps 1968. L’œuvre partage la verticalité et les dimensions de la pancarte du gréviste, avec un fond peint à la peinture à l’huile blanche au-dessus de laquelle le la phrase « I AM A MAN » (JE SUIS UN HOMME) est exécutée en lettres majuscules en émail noir. Les grévistes souhaitaient ainsi attirer l’attention sur les abus et la négligence de la ville envers les employés noirs à la suite de la mort de deux collègues lors de la grève qui a précédé l’assassinat du leader des droits civiques Martin Luther King Jr. Le langage fort et clair et l’insistance des grévistes sur la visibilité étaient emblématiques de la résistance non violente qui caractérise le mouvement des droits civiques. Le panneau de droite qui restitue le rapport d’état inscrit la peinture en tant qu’objet. Les annotations de Duffy consignent des tâches, des empreintes digitales, des poils de pinceau… En conservant cette analyse, l’artiste parle de la dégradation des composants matériels mais aussi de la matière, les deux panneaux évoquant à la fois le passage du temps sur l’histoire politique et l’évolution du statut d’œuvre d’art.

Dans le cadre d’une résidence au Walker Art Museum de Minneapolis en 1999-2000, Glenn Ligon anime des ateliers avec des enfants âgés de trois à neuf ans, choisissant des visuels afrocentrés des années 1960-70 issus de cahiers de coloriage destinés aux enfants de la communauté afro-américaine. Ligon constate cependant que les icônes noires ne sont plus si familières aux nouvelles générations. Sans une connaissance historique de ces personnages et de leurs rôles, les enfants se sentent libres de les représenter comme bon leur semblent, à l’image d’un Malcolm X au visage blanc portant un maquillage de clown. Il crée la série « Coloring » en reportant les réalisations des enfants sur de grandes peintures aux couleurs chatoyantes, à la figuration joyeuse – fait rarissime dans son travail. Les toiles explorent la distance entre l’inventivité enthousiaste de l’enfance et les codes traditionnels du portrait. Selon l’artiste, les peintures de cette série « consistent à se libérer des contraintes en utilisant des dessins d’enfants et à habiter leur relation décontractée et indifférente aux images et à tout le projet de libération que ces images représentaient en premier lieu ». Si la série dénote quelque peu dans le parcours de l’exposition, on aurait tort de l’envisager à la légère, tant elle s’inscrit dans la logique de travail de l’artiste. 

L’image des mains levées de « Hands » résonne avec la récente actualité du mouvement Black Lives Matter. Vingt ans pourtant séparent ces deux manières de protester. Le monde occidental est loin d’être une réalité post-raciale, post-noire et postcoloniale. Inlassable commentateur de la complexité de l’identité américaine, l’artiste érige une œuvre qui défie les constructions de race, de genre et de sexualité. « Faire des œuvres est une façon de penser » confie-t-il. À l’image des néons révélant la complexité de la société étatsunienne en la déclinant, l’art « post Noir » de Glenn Ligon apparait plus que jamais nécessaire. 

1 Glenn Ligon : America, exposition rétrospective de milieu de carrière, sous le commissariat de Scott Rothkopf, du 10 mars au 5 juin 2011, Whitney Museum of Art, New York, puis au Los Angeles County Museum of Art à l’automne 2011 et au Modern Art Museum de Fort Worth au Texas, au cours des premiers mois de 2012.

2 Organisée le 16 octobre 1995 dans la capitale des États-Unis, la Million man march avait la volonté d’attirer l’attention sur les problèmes socio-économiques des afro-américains. Elle s’inscrit dans une campagne plus large, dite des grassroots, ayant pour but d’encourager la communauté noire américaine à s’inscrire sur les listes électorales. Elle rassembla entre quatre cent mille et un million de personnes.

3 Cité dans “Glenn Ligon Reframes History In The Art Of ‘America’”, NPR, 8 mai 2011, https://www.npr.org/2011/05/08/136022514/glenn-ligon-reframes-history-in-the-art-of-america Consulté le 29 octobre 2022.

4 Dans son essai introductif publié dans le catalogue Freestyle, accompagnant l’exposition collective éponyme au Studio Museum de Harlem en 2001, Thelma Golden écrit que les artistes étaient « inflexibles sur le fait de ne pas être étiquetés comme ces artistes ‘noirs’, bien que leur travail soit imprégné, en fait profondément, par la redéfinition des notions complexes de la négritude ». 

https://www.youtube.com/watch?v=wTKr_2L0ul8&t=71s Consulté le 1er novembre 2022.

6 Cité dans Megan O’Grady, « Glenn Ligon », The New York Times magazine, 21 octobre 2021, https://www.nytimes.com/interactive/2021/10/14/t-magazine/glenn-ligon-art-greats.html Consulté le 22 octobre 2022. 

 7 Cité dans le communiqué de presse de l’exposition. 

8 Cité dans Olukemi Ilesanmi and Joan Rothfuss, “A Conversation with Glenn Ligon,” in Olukemi Ilesanmi et Joan Rothfuss, (ed.), Coloring: New Work by Glenn Ligon, catalogue de exposition du Minneapolis: Walker Art Center, 2000, p. 32.


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