r e v i e w s

From Russia with love

par Rozenn Canevet

2010 est un millésime russe dans l’Hexagone. Alors, quand le centre d’art brestois Passerelle annonce qu’il programme cet automne deux expositions sur la création contemporaine russe respectivement intitulées Au présent et Manifestes, on redoute un plat indigeste. Culte glamouro-kitsch aux ambiances White Cube vs Night Club ? Hymne hyper-nationaliste déguisé en air d’opéra futuriste ou grandiloquence nostalgique des révolutions passées ? Eh bien non. La Russie n’est pas que le berceau de la Damienhisrtmania et Au présent comme Manifestes sont là pour nous le prouver. Peut-être parce qu’à la défaveur des produits phares du marché de l’art bling-bling dont on a vaguement esquissé le bon goût-caviar, il s’agit là d’une sélection effectuée par deux institutions : le Frac Bretagne d’une part et le NCCA de Moscou. Ce qui, en l’occurrence, épargne des choix un peu trop douteux pour être honnêtes…

Olga Florenskaya, Alexander Florensky Russian Trophy's Project, 2002-06, collection du NCCA, Moscou. Vue de l'exposition Manifestes. © cac passerelle, Brest. Photo : N. Ollier, 2010.

Olga Florenskaya, Alexander FlorenskyRussian Trophy’s Project, 2002-06, collection du NCCA, Moscou.Vue de l’exposition Manifestes.© cac passerelle, Brest. Photo : N. Ollier, 2010.

On découvre donc grâce à ce commissariat franco-russe un mélange hétéroclite de productions d’artistes pour la plupart inconnus côté français – exceptions faites d’Oleg Kulik et Victor Alimpiev -, mais dont la notoriété n’est pourtant plus à faire au pays du Kremlin. Une explication pourrait être avancée pour mieux saisir cette situation : pour les raisons politiques que l’on connaît, les artistes russes exposent peu en dehors de leurs frontières et leur travail témoigne souvent d’un désintérêt absolu pour des questions autres que nationales. S’ajoute à cela un fol essor du marché local qui leur est très favorable. Au présent se propose donc de mettre en vis-à-vis des artistes français et russes dont la reconnaissance institutionnelle est équivalente. Si la qualité des pièces présentées n’est pas à discuter, le casting lui, semble plus faire acte de co-présence que d’une co-production au présent, hormis Electroshield de Benoit-Marie Moriceau. En revanche, Manifestes est une rare occasion de rencontrer la création russe, en particulier celle de la scène moscovite, à travers toutes ses nuances et complexités. Les œuvres, indéniablement estampillées « Made in Russia », dévoilent un autre visage de sa création contemporaine. Ce n’est pas une surprise de voir que la question identitaire y est largement traitée. Que ce soit à travers le filtre rouge des photographies et vidéo de Yuri Vassiliev pour qui tout s’associe à cette couleur, même une forêt de bouleaux, ou dans l’installation L’idée russe (2006-2007) d’Elena Elagina et Igor Makarevich qui agencent une bibliothèque des penseurs russes à partir de matériaux simples tels le pain et la terre générant une vision sensiblement symbolique de la condition russe, ou encore dans le remarquable faux musée d’Olga et Alexander Florensky parodiant l’arsenal militaire de la nation à partir d’objets trouvés. Leur série Trophée Russe (2002-2006) réunit drapeaux, fanions, documents photographiques de vues aériennes d’explosions de chemins de fer et de bombardements, canons et artilleries qui tournent à vide. Tout n’est ici qu’un jeu, sans vainqueur ni vaincu. On en trouve un écho dans l’installation d’Irina Korina, Maître de poste (2005), qui installe une tour de contrôle au-dessus d’un mini-karting d’objets du quotidien (bouilloire, clavier d’ordinateur, grille-pain, etc.). Autre installation – à croire que les Russes ont un goût prononcé pour la conquête de l’espace – celle de Vladislav Efimov et Sergei Denisov : La Physique amusante (2005) reconstitue de manière burlesque une salle de classe où les expériences scientifiques deviennent un jeu d’enfant. Ironie et auto-dérision salutaires à l’égard d’un pays qui, par le passé, n’a eu de cesse de se présenter comme progressiste et innovant. La très belle série de dessins aquarellés de Victor Pivovarov, l’un des fondateurs de la fameuse école conceptualiste moscovite, intitulée Les pas du mécanicien (1999) apporte un vent de nostalgie qui abhorre la vie des temps soviétiques mais ouvre sur la poésie d’un quotidien. L’une de ses vingt-huit légendes conseille : « sois sensible à ses baisers comme à ses blessures ». La messe est dite : une autre version de Bons baisers de Russie

Yuri Albert Moscow poll., vue de l'exposition Au présent. © cac passerelle, Brest. Photo : N. Ollier, 2010.

Yuri AlbertMoscow poll., vue de l’exposition Au présent.© cac passerelle, Brest. Photo : N. Ollier, 2010.

Au présent, avecYuri Albert, Victor Alimpiev, Peter Belyi, Olga Chernysheva, Nicolas Floc’h, Benoît-Marie Moriceau, Jean-Luc Moulène, Pascal Pinaud, David Ter-Oganian, Kristina Solomoukha.

Manifestes, oeuvres de la collection du National Centre for Contemporary Art (NCCA), Moscou. Avec : AES+F (Tatiana Arzamasova, Lev Evzovich, Evgeny Svyatsky, Vladimir Fridkes), Yuri Albert, Victor Alimpiev et Marian Zhunin, Konstantin Batinkov, Sergey Denisov et Vladislav Efimov, Elena Elagina et Igor Makarevich, Olga Florenskaya et Alexander Florensky, Aleksey Kallima, Irina Korina, Oleg Kulik, Viktor Pivovarov, Provmyza (Galina Myznikova, Sergei Provorov), Leonid Tishkov et Boris Bendikov, Yuri Vasiliev.

À Passerelle, Brest, du 1er octobre au 18 décembre 2010.


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