r e v i e w s

Francisco Tropa

par Vanessa Morisset

Le Grand Café, la moustache cachée dans la barbe

Le Grand Café – Centre d’art contemporain*, Saint-Nazaire, 2.06 – 23.09.2018

Pour qui a vu la précédente exposition de Francisco Tropa à la Galerie Jocelyn Wolff l’an dernier, l’installation au Grand Café — comportant pour beaucoup les mêmes pièces — produit une drôle d’impression, mélange de déjà-vu et de découverte, tant les deux expositions se ressemblent et à la fois pas du tout. S’agit-il d’un travail au long cours, d’une réactivation, d’un redéploiement qui conduit l’artiste à présenter les mêmes œuvres dans des contextes différents ? La visite de l’exposition laisse perplexe de ce point de vue. Toujours est-il qu’au Grand Café, les sculptures en bronze et en laiton, parfois animées par de minutieux mécanismes dignes de l’horlogerie suisse, avec leurs titres faisant référence plus ou moins explicitement à la très classique culture européenne (Pénélope, Danaé…) apparaissent moins précieuses que dans le cadre de la galerie parisienne. C’est qu’un élément déjà présent — une enseigne suspendue portant simplement le mot « Café » — a été repris ici avec une application littérale, l’artiste transformant le centre d’art en un café, avec tables, chaises et cafetières en usage, dans un mouvement de retour aux origines du lieu puisque Le Grand Café en était un il y a bien longtemps. Dans ce contexte où elles sont mêlées à des objets prosaïques, les œuvres se laissent regarder tel un décor.

Mais surtout, l’intérêt du mobilier de troquet est de mettre en scène une pièce, audacieuse et spirituelle et créée, elle, pour l’occasion : un livre d’artiste-catalogue d’exposition sous la forme d’un magazine comme on en trouve dans les kiosques et qui est laissé à la disposition des visiteurs sur les tables. L’objet adopte l’apparence et les codes des publications commerciales — la hiérarchie des titres en couverture, les premières pages consacrées à la pub, la variété des rubriques — tout en détournant chaque catégorie. Les pages de publicité, par exemple, reproduisent des sérigraphies présentées dans l’exposition, composées par l’artiste à partir de papiers de réclames collectées à Saint-Nazaire. Les « articles » sont des textes de Thomas Boutoux qui accompagnent librement les œuvres en partant de thématiques particulières. Son édito, mi-analytique mi-poétique, s’attarde notamment sur l’expression qui a donné son titre à l’exposition et la rend intéressante même auprès de ceux qui (comme moi) ont a priori peu le goût des énigmes et n’ont pas cherché dans les salles la « moustache cachée dans la barbe ». L’objet restera sûrement dans les annales des catalogues d’exposition. Mais le meilleur n’est pas encore là. Dans la plus petite des deux salles du rez-de-chaussée, une installation fait oublier le café, les sculptures, le bronze et le laiton. Plus précisément, il s’agit d’un dispositif de projection intitulé La Beauté du Pacifique en raison du morceau de pellicule 16 mm qui en est le matériau central, un extrait de film en noir et blanc trouvé par l’artiste et dont on ne sait rien en dehors de ses images et de ses intertitres : probablement un documentaire ethnographique tourné en Polynésie, rappelant Tabou de Murnau et Flaherty. Pour rendre sensible le mystère de ce film, l’artiste le projette sur le mur à travers un écran en bois percé d’une meurtrière qui le donne à voir doublement déformé, par et à travers la fente, l’image coupée en son milieu sur l’écran et projetée en un fragment recadré par la meurtrière sur le mur. Sophistiqué, précis mais d’une grande douceur, ce dispositif est comme un écrin délicat qui redonne vie à ce film inconnu par le biais de son fragment. Sur l’écran et le mur, on devine en effet des personnes, des paysages, protégés du caractère voyeur et colonialiste qu’implique généralement ce type de film, les formes apparaissant masquées. On peut se souvenir là de précédentes œuvres de Tropa comportant des projections, en particulier celles présentées au Pavillon portugais de la Biennale de Venise en 2011. Il y expérimentait des dispositifs optiques, films sans films, qui projetaient sur les murs l’image d’infimes objets — une goutte d’eau, une mouche — leur procurant la dimension d’un théâtre d’ombres. Ici on retrouve le savoir-faire de l’artiste pour les projections qui dévoilent sans dévoiler. Et enfin, dans le prolongement de cette projection, développant l’une des ressources poétiques de son dispositif, Tropa a créé à partir de là une autre œuvre, une seconde publication, recueil de bribes de mots, retranscrivant les intertitres du film rendus illisibles par la projection. Il en résulte un texte aux allures de composition lettriste, d’une belle qualité formelle tout en reflétant le mystère du film inconnu.

* Dans le cadre de la programmation Plein Soleil – L’été des centres d’art contemporain.

(Toutes les images : Vue de l’exposition Francisco Tropa, « Le Grand Café, La Moustache cachée dans la barbe », 2018. Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire. 
Courtesy galerie Jocelyn Wolff, Paris. 
Photo : Marc Domage.)


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